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Julie Meyniel (FP21) : “de la fatigue, de la lassitude, de la fierté parfois” chez les agents publics

Temps de lecture : 3 minutes


L’association FP21 a lancé avant l’été une enquête auprès des agents publics pour sonder l’état des troupes après un printemps 2020 extra-ordinaire, qui a placé certains métiers de l’action publique en pleine lumière, en a obligé d’autres à se réinventer complètement, et n’a été neutre pour personne. Dans un contexte “impensable” quelques mois plus tôt, comment ça s’est passé ? Une grosse centaine d’agents ont répondu – trop peu pour des prétentions scientifiques mais assez pour en tirer quelques enseignements et questions pour le “monde d’après”. Julie Meyniel, de FP21, nous répond. 

Comment vont les agents publics, après ce début d’année extraordinaire ? 

D’abord, merci de poser la question – c’est assez rare qu’on s’y intéresse. Ensuite, c’est évidemment compliqué de résumer. Il y a de la fatigue, de la lassitude, de la fierté parfois que “ça ait tenu”. L’enquête montre un fort investissement des répondants pendant la période, qui conduit en partie à une usure et à des questionnements lourds sur le sens des missions des agents publics. 80% des répondant-e-s – essentiellement des cadres de la fonction publique  – ne se voient pas travailler au même poste dans 3 ans, soulignant un manque d’intérêt, de visibilité et de perspectives. 

Il me semble que nous sommes dans un moment de clair-obscur pour la fonction publique, un moment de transition qui à certains égards est motivant – le confinement et ses conséquences ayant ouvert des espaces à investir, dégagé des petites marges de manoeuvre à exploiter – mais avec un nouveau monde qui tarde à apparaître, ce qui peut être décourageant. 

Le secteur public était largement récalcitrant au télétravail et le confinement y a massivement contraint les employeurs et les agents publics. Quel bilan peut-on en tirer ?

L’enquête montre un plébiscite du télétravail…avec des limites très fortes immédiatement soulignées, mais qui peuvent en partie être levées si un véritable chantier est ouvert sur le sujet.

L’enthousiasme des agents tient à la découverte d’une forme de souplesse du cadre de travail, auquel on n’est pas habitués dans la fonction publique. Le télétravail a permis de décentrer l’attention, de la présence et des horaires, vers le travail effectivement réalisé. Certains métiers et certaines politiques ont dû imaginer de nouvelles manières de faire, par exemple pour continuer à aller au-devant des publics vulnérables. 

Cependant, les agents qui ont répondu à notre enquête mentionnent la perte des temps et pratiques informelles, qui nuit à l’efficacité collective, et l’atteinte portée au lien social – entre agents avec les usagers. Bien entendu, la capacité à “déconnecter” et l’articulation vie privée/vie professionnelle se sont avérées des enjeux de taille, comme pour tous les télé-travailleurs. La qualité des outils et équipements numériques a beaucoup été mise en cause. 

Cela doit conduire à une réflexion de fond sur les cadres de la fonction publique, ses postures, ses outils – y compris en mode “présentiel”. On peut utiliser des questions et problèmes soulevés par le télé-travail pour améliorer l’action publique en général. Encore faut-il qu’il y ait un cadre de discussion et de travail pour cela. 

3/ Est-ce qu’il y a des choses qui ont été expérimentées, de gré ou sous la contrainte, pendant le confinement, qui mériteraient de perdurer ?

A la lecture des réponses à l’enquête, il est frappant de voir à quel point on a peu l’habitude, dans la fonction publique, de nommer quelque chose comme ayant été “expérimenté”. Il manque une dimension réflexive systématique, qui serait précieuse pour avancer. 

Cela dit, les répondants ont partagé des manières de sortir du cadre habituel jugées vertueuses, soit qu’elles aient permis une collaboration ou une communication à un niveau inédit entre agents d’administrations différentes, soit qu’elles aient permis de mieux comprendre les différents métiers d’un site – particulièrement à l’hôpital, où les rapports administration/soignants ont été bouleversés. Certains agents soulignent aussi les possibilités qu’a créé le confinement de “se mettre à la place de” : les parents se sont retrouvés professeurs, par exemple. 

Est-ce qu’il va y avoir un “monde d’après” dans la fonction publique ?

Avant de se projeter, il est indispensable d’avoir une vision claire et étayée sur l’état du monde public et des agents. Comment vont-ils ? Que voient-ils ? Comment est-ce qu’ils se projettent ? On ne peut pas avancer sans ces informations, et notre enquête artisanale est évidemment très loin du compte. La DGAFP pourrait lancer un travail d’ampleur, rapide et sortant des sentiers battus – nous serions ravis, chez FP21, d’y contribuer. 

Du côté de nos répondants, sans que le confinement soit idéalisé, comme on l’a vu, on sent une vraie crainte d’un “retour à la normale”, qui serait très démotivant. Ayant vécu “l’impensable”, comme a dit le Président, un travail mériterait d’être conduit pour repenser les cadres, les métiers, les outils de la fonction publique, justement en envisageant ce qui n’a jusque-là pas été envisagé. Si c’est fait avec les agents, y compris de terrain, c’est stimulant !

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L’hôpital, hors-cadre. (1)

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Chapitre 1  – Du recueil sensible des expériences vécues sur le terrain pendant la crise.

La crise sanitaire que nous vivons a provoqué un déferlement photographique d’innovations, à l’hôpital et plus généralement dans le secteur du soin : qui eût cru que l’intérieur d’un wagon SNCF (aménagé en hôpital ambulant), une salle d’imprimantes 3D ou quelques personnes portant un masque en plexiglas fussent susceptibles de faire la Une de la presse la plus généraliste ? Déjà célèbre sur les plages, le masque Décathlon est devenu – à juste titre – l’incarnation du caractère exceptionnel de la situation et de la mobilisation qu’elle suscite, poussant un industriel à renoncer à des ventes et à sa propriété intellectuelle. Ces photos sont autant de témoignages de l’inventivité, de la créativité et des capacités de mobilisation des soignants et pour les soignants. Elles montrent le soin échapper à l’enceinte physique de l’hôpital.

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D’une pierre, deux ou trois coups

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Dans son discours sur le déconfinement prononcé à l’Assemblée nationale le 28 avril, le Premier ministre français a annoncé la création de brigades chargées, dans chaque département, de recenser et “remonter” la liste des cas de covid-19 et des personnes ayant été en contact avec ces malades. Si ces brigades ont été prototypées en Haute-Savoie et dans l’Oise, et bien qu’Edouard Philippe ait implicitement écarté le recrutement de personnel dédié (au profit d’équipes mixtes issues de l’Assurance maladie, des CCAS et des départements), le dimensionnement de ces brigades (20 à 30 000 personnes nécessaires) et leur activité très particulière en font, quelque part, l’ébauche d’un nouveau métier de la fonction publique. Avec un recrutement (même “seulement” interne) à mener tambour battant, des compétences à lister et acquérir, des outils à mettre en place, notamment numériques – il faut lire à ce sujet le texte très utile d’ancien-ne-s du Conseil national du numérique

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Demain (maintenant), l’espace public.

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8 défis et quelques propositions pour que la distanciation physique durable ne nous fasse pas mourir de chagrin.

S’il y a un élément du discours de dimanche soir d’Edouard Philippe qu’on peut saluer, c’est l’apparition de la notion de “distanciation physique” en lieu et place de la terrible et bien mal-nommée “distanciation sociale” jusque-là officiellement recommandée. Le défi n’en demeure pas moins immense, mais au moins il est vivable :  comment, demain, renouer avec des formes désirables de vie sociale, tout en respectant une distance suffisante pour limiter la transmission du covid et sans tout miser sur une appli de tracking porteuse de risques en matière de libertés et potentiellement peu efficace ? 

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Let us rethink public space right now (for tomorrow)

Temps de lecture : 10 minutes

Eight challenges and a package of proposals so that physical distancing does not have us die of grief.

One point in the French prime minister Edouard Philippe’s address on TV last Sunday (April 26th) has to be remembered: the shift from the terrible and much misnamed “social distancing” that prevailed until that day, to the “physical distancing” stance. However, the global challenge in front of us remains huge; but at least, it becomes liveable. How to revive desirable shapes of social life while respecting sufficient distance, while not relying on a potentially ineffective tracking App. which presents risks in terms of personal freedoms?

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Déconfiner l’État

Temps de lecture : 6 minutes

Confinés, certains d’entre nous se projettent dans « l’après ». Peut-être s’agit-il, pour ceux qui sont au balcon de la crise et de sa gestion d’être utiles, à leur manière, à l’effort collectif. En toute hypothèse, se projeter dans l’après, c’est prendre acte du changement décisif auquel cette crise nous contraint ou, selon les points de vue, nous invite.

Certains y voient la confirmation de leurs convictions préexistantes à la crise, des fragilités de la chaîne de production mondialisée au souverainisme sans vergogne des puissances américaines et chinoises jusqu’aux menaces sur la biodiversité et les zoonoses induites. D’autres soulignent comment certaines ruptures, jugées impossibles par la plupart des gouvernements des états développés en matière de lutte contre le changement climatique ou contre les inégalités économiques, sont revendiquées et (plus ou moins) mises en œuvre face à cette pandémie. Bien sûr celle-ci réveille les grandes peurs de l’histoire préindustrielle, fragilise le contrôle des nations et (surtout ?) frappe sans distinction de revenu ni de classe sociale. D’autres encore, et c’est l’objet de ce papier, s’intéressent aux leçons de cette crise et de sa gestion en termes d’action publique en France.

Ces leçons restent à construire tant il est difficile d’identifier à chaud les signaux structurants (et souvent faibles). De plus, les sources fiables et indépendantes nous manquent, hélas submergés certes de fake news mais plus encore d’une information descendante et auto-justificatrice émanant des exécutifs nationaux à des fins de propagande, à tout le moins par les Etats autoritaires. On notera que c’est bien l’élément (le seul ?) liant l’épidémie de Covid 19 et la guerre.

Alors, avant même « l’après », essayons de lister et d’aiguiser nos constats. Certains diraient qu’il faut avant tout porter un diagnostic, le vocabulaire médical se faisant langue commune. Peut-être apparaitra-t-il que l’Etat procède, dans cette crise, en fonction de ce qu’il peut faire (et non de ce qu’il faut faire) voire de ce qu’il peut dire dans une action souvent performative. 

L’état des services publics : face à la crise, un sujet de dimensionnement ou d’adaptabilité ?

Assez logiquement, l’endémique crise hospitalière des mois (années) précédents est revenue en force comme le facteur explicatif d’une crise faite de manque de places, d’équipements et de personnels : le désormais fameux « l’Etat compte ses sous, on comptera les morts » rappelé par Annie Ernaux. 

Or, sans minorer les longs effets du « gouvernement à la performance » ou « bureaucratie des nombres » pesant sur l’hôpital, il est difficile de juger du dimensionnement d’un service public à l’aune d’une crise exceptionnelle. C’est bien plutôt l’adaptabilité du service public (son agilité en langage plus contemporain) qui devrait constituer un ressort majeur pour faire face. 

Mais que constate-t-on ?

Par exemple, que le fonctionnement en silos des administrations et opérateurs nationaux, privilégiant en l’espèce l’hôpital sur la médecine de ville et sur l’hospitalisation/maintien à domicile ou en EHPAD comme l’illustrent les critères d’attribution des volumes de masques.

Ou encore, que les difficultés de coordination avec d’autres acteurs publics, à l’instar des collectivités territoriales, sollicitées certes pour assumer l’enjeu manifestement décisif que constitue la (désormais inutile) tenue du premier tour des élections municipales mais dans des relations toujours asymétriques y compris sur leurs champs de compétences (jeunesse, personnes âgées etc.) pour contribuer à la gestion de crise.

Sans oublier la difficulté (l’incapacité ?) à mettre en œuvre effectivement un dispositif de service public « élargi » comme l’illustre la réserve citoyenne dont on affiche fièrement le nombre de volontaires mais dont on peine à donner les réalités opérationnelles ; mais on pourrait aussi certainement développer cette question à l’aune de la (non) mobilisation des syndicats, des associations, des « entrepreneurs sociaux » etc. en tout cas de façon effective par l’Etat central.

Au final, se pose ici l’introuvable complémentarité entre acteurs publics, d’une part, et entre action publique et société civile, d’autre part, du fait de l’infantilisation de tout ce se trouve hors de la sphère étatique.

Le mode d’intervention : verticalité versus autonomie

On estime généralement que les temps de crise se prêtent à des formes d’intervention autoritaire ou en tout cas les justifient. L’Etat n’est-il pas le seul à même de prescrire les règles collectives indispensables face à une contamination qui plus est diffuse et de traiter rapidement d’enjeux « industriels » au sens propre (produire des masques, des équipements etc.) et figurés (gérer à une échelle massive des malades, des morts, des élèves, des salariés etc.).

Mais la verticalité martiale, certes amplifiée par la caisse de résonnance médiatique, est-elle réellement efficace et quels en sont les outils ?

Que constate-t-on ?

  • Que cette verticalité est aussi (surtout ?) un affichage comme le montrent plusieurs instructions, très diversement mises en œuvre, de l’usage de la désormais fameuse chloroquine à la fermeture des marchés en passant par le confinement en EHPAD .
  • Qu’il faut plutôt se réjouir que la crise favorise des prises d’initiatives locales, à côté et parfois à distance d’instructions officielles qui peinent assez logiquement à favoriser une adaptation nécessaire en temps réel, comme l’illustrent la production de masques « locaux » pour alimenter à proximité les structures médicales, le développement de circuits courts de distribution de produits alimentaires (en complément d’une distribution par les grandes surfaces soutenues par l’Etat), les initiatives de « continuité pédagogique » faisant fi des hiérarchies et outils ministériels, etc.
  • Que le seul domaine où se déploie pleinement la verticalité d’Etat, concerne le confinement et son contrôle, dont les données rendues périodiquement publiques visent bien sûr à maintenir une adhésion… contrainte mais semblent résonner comme autant de preuves (rassurantes ?) d’un Etat au front (contre les libertés publiques ?!). 

Il faudra un jour faire le recensement de l’« existentialisme étatique » à mesure de circulaires.

L’enjeu des services à la personne : de l’invisible au plus vital

Avec la crise mais dans le prolongement de la saga Uber, un coup de projecteur est donné sur l’exercice et la hiérarchie sociale des métiers, dont on peut espérer avec Dominique Méda qu’elle figurera à l’agenda de « l’après ». On touche là à ce que nos sociétés post-industrielles ne pourront jamais dématérialiser : les services directs aux personnes et les métiers de réseaux non mécanisables (de la collecte des déchets à certaines productions alimentaires).

Or, si l’Etat a tiré les leçons de la crise de 2008 en engageant rapidement un soutien public massif aux entreprises (financement généralisé du chômage partiel, report des créances et garantie publique des emprunts), il apparait que cette approche macro-économique n’épuise pas les besoins de continuité de la vie sociale (en période de crise mais aussi au-delà).

Que constate-t-on ?

  • Que l’Etat a plus aisément fermé les écoles et tous les lieux d’enseignement que suspendu le processus électoral en considérant que la modalité d’enseignement à distance était certes une forme dégradée mais suffisante pour assurer la continuité pédagogique (et le lien social scolaire) ;
  • Que l’Etat s’est focalisé sur ses seuls agents, y compris en énonçant des règles de prévention (port de masque par exemple) qui ont in fine alimenté des difficultés et appel au droit de retrait dans d’autres services publics (locaux), faisant fonction (médecine libérale) et non publics (logistique, réseaux etc.) cruciaux dans la continuité du pays ;
  • Que sur différentes questions majeures de la vie sociale, comme l’interdiction d’inhumation collective des morts en est l’exemple le plus extrême, l’Etat tend à se présenter comme indifférent au lien social. 

Identifier les faux-semblants qui brouillent le débat

Ces pistes de constats gagneraient à être complétées. Il faudrait les élargir à d’autres questions fondamentales pour l’action publique, qu’il s’agisse par exemple de la transparence des données (et de leur exploitation) ou de la place donnée à l’expertise scientifique actuellement engagée (instrumentalisée ?) dans un pas de deux avec le pouvoir exécutif démocratiquement peu lisible.

Plus encore, il serait utile d’aiguiser nos constats non pas seulement en creux mais en plein (ce que les initiatives prises localement nous apprennent). Un observatoire informel de la résilience des territoires est en train de se mettre en place – c’est bienvenu.

Enfin, il nous faudrait construire une espèce de carte mentale des niveaux territoriaux d’intervention pour dépasser le couple par trop binaire de l’« étatocentrisme » versus la subsidiarité locale à tout crin.

Mais à ce stade, veillons à identifier les « déplacements » qui nous brouillent les pistes et peuvent, à défaut, nuire à la clarté de la discussion.

  • La synecdoque qu’est le confinement au regard de la pandémie et de sa gestion.

Imposé par la perspective de voir l’hôpital submergé, le confinement est devenu le (nouveau) point de focalisation de l’action publique.

Il a l’avantage d’être la solution la plus simple à mettre en œuvre par l’Etat (l’Etat régalien, seul, agissant en majesté) qui en l’espèce a privilégié ce qu’il savait faire (fermer les écoles et déployer des forces de l’ordre). Ainsi c’est la population (acceptant d’être privée de ses libertés publiques) qui est venue au secours du service public (entendu comme le seul système hospitalier). Avec pour effets collatéraux que sa mise en œuvre a accru les difficultés de gestion de crise (l’accueil des enfants des forces de l’ordre en sus de ceux des personnels soignants dans les écoles ; le besoin de masques pour les forces de l’ordre, le maintien des activités des tribunaux pour les comparutions immédiates) voire aggravé la dissémination interrégionale du virus (départs massifs des classes créatives des grandes agglomérations vers le rural).

Il convient de noter que : 

  1. La sortie du confinement est désormais problématique et devient, à son tour, un objet de débats, de position.
  2. Le confinement ne répond pas aux enjeux d’immunisation de l’ensemble de la population, dans l’hypothèse (in-récusable à ce stade) d’une installation chronique du virus à chaque période hivernale.
  • L’analogie guerrière qui tend à inverser la cause (adopter des mesures coercitives faute de mieux) et la conséquence (qualifier la pandémie de guerre) – une sorte de chiasme ou d’asyndète.
  • L’euphémisation (le contre-sens ?), si mal venue, de la « distanciation sociale », en lieu et place de la distanciation « physique » alors mêmes que les ressorts sociaux sont une dimension clef des crises sanitaires et de leur résolution. Que faire de  ces mesures de « distanciation sociale » quand il s’agit de prendre en charge les personnes (celles qui sont seules à domicile, celles qui sont démunies ou à la rue, cellesqui sont à distance de l’école, celles qui sont confrontées à des violences familiales etc.)

Nul doute qu’en sortie de crise seront annoncés divers plans. Parions sur un plan de relance économique, un plan hospitalier, un plan EHPAD, un plan de stockage des équipements sanitaires, un plan de recherche sur les coronavirus, etc. Mais la résilience de « l’après » n’est-il pas à rechercher dans une réflexion sur les ressorts à réinventer de l’action publique : l’adaptabilité, la prise d’initiative et la relation à la société civile, l’intégration réelle des dimensions sociales et humaines.

Ce texte a été écrit par A., agent public.

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Ne retournons pas à “la normale” !

Temps de lecture : 4 minutes

Par Fred Elias, pseudonyme d’un ancien élève de l’École normale supérieure.

L’Insee a confirmé mercredi 26 mars 2020 par sa note de conjoncture[1] que la récession économique qui accompagne la crise sanitaire sera sévère en France, avec une activité réduite de 35 % par rapport à la normale pour chaque semaine de confinement, ce qui porterait la récession à moins six points de PIB annuel pour deux mois de confinement.

Nous avons fait le choix collectif de freiner l’activité économique pour ralentir la propagation de l’épidémie et pour donner les meilleures chances de soins aux individus atteints par le virus. Ce choix le président Macron l’a explicité le jeudi 12 mars 2020 lorsqu’il a rappelé dans une allocution aux Français que tous les moyens nécessaires seraient mis en œuvre pour lutter contre la crise quoi qu’il en coûte et que la santé n’avait pas de prix.

Dans le contexte de l’après crise sanitaire, sont déjà connues un certain nombre d’initiatives pour « relancer » les activités économiques :

  • un plan national visant à assurer la liquidité et la solvabilité des entreprises impactées par le ralentissement de l’activité et assurer leur survie et leur capacité à investir ;
  • une autre action nationale visant à assurer la continuité des revenus des actifs salariés avec notamment un dispositif de chômage partiel ;
  • un plan qui s’esquisse au niveau de l’Union européenne visant à assurer que la politique monétaire s’accommode de ces évolutions budgétaires et à garantir, sous des formes qu’il reste à déterminer, la soutenabilité des dettes qui seront constituées par les États membres.

Ces mesures résonnent comme autant d’actions pour limiter l’impact de la crise sanitaire sur notre activité économique et revenir au niveau d’activité qui aurait été le nôtre en son absence. En dépit de leur ampleur, en dépit de la rupture introduite avec le sacro-saint corsetage budgétaire du pacte de responsabilité et de croissance d’où est issue la fameuse, « règle » purement juridique et sans fondement économique solide, des 3 % de déficit, il ne s’agit que d’un « back to normal ». Et ce « back to normal » apparaît :

  • d’autant plus dangereux pour l’activité économique à long terme que ce « normal » imposerait, passé le cap du retour à un niveau d’activité suffisant, que des efforts budgétaires soient consentis pour rembourser les dettes des États membres (politique d’austérité) ;
  • d’autant plus destructeur pour la société que ce « normal » est un facteur explicatif de la crise sanitaire, puisqu’elle apparaît liée à la conjugaison de trois facteurs : la déforestation en Asie qui chasse de leurs espaces naturels des espèces animales porteuses de virus mortels pour l’homme, la mobilité accrue des personnes avec le transport aérien généralisé et des moyens drastiquement réduits dans les hôpitaux et la santé publique en général, en parfaite cohérence avec la mise en œuvre des politiques d’austérité et de réduction du rôle de l’État qui ont cours dans les économies occidentales depuis le début des années 1980.

En outre, on pourra relever qu’à ce stade, les mesures sont principalement tournées vers les entreprises et les actifs, laissant par la même de côté ceux qui souffrent déjà des conditions perçues comme « normales » de l’activité économique : les chômeurs, les bénéficiaires des minima sociaux, en d’autres termes les précaires, comme le souligne Michael Zemmour[2]. Devant ces dangers du « back to normal », il apparaît au contraire impérieux de mettre en œuvre les moyens pour ne pas y retourner, c’est-à-dire changer la société.

Le 15 mars 2020, Thomas Piketty[3]invitait dans ce contexte à se projeter dans la transformation de nos modes de pensées pour l’après­-crise. En effet, comme il le rappelle « il ne suffit pas de dire “Il faut changer le système économique’”, il faut décrire quel autre système économique, quelle autre organisation de la propriété, du pouvoir dans les entreprises, quels autres critères de décision. Il faut remplacer le produit intérieur brut, et la maximisation du produit intérieur brut, par d’autres notions ».

Trois sujets devraient occuper nos réflexions sur la société que nous voulons après la crise :

1. Qu’est ce que nous sommes prêts à changer dans nos modes de consommation et dans notre société pour réduire notre impact sur le climat et l’environnement? Cette crise sanitaire intervient à un moment déterminant de la lutte contre le changement climatique, dans une période où des investissements massifs (bâtiment, transport, énergie) permettraient de réduire les émissions de gaz à effets de serre et où des modifications de nos comportements et de nos consommations pourraient encore permettre d’atténuer le changement climatique prévisible.

2. Comment voulons nous partager les ressources à l’échelle de la société ? Et cela dans un contexte de crise sanitaire qui exacerbe des inégalités de traitement latentes dans la société : entre les cadres qui peuvent télétravailler et d’autres indépendants ou salariés, souvent dans des fonctions non managériales (caissiers, personnels soignants, emplois dans le domaine de la sécurité) qui se retrouvent exposés au virus ; entre d’une part tous ceux pour qui le ralentissement de l’activité économique signifie de moindres revenus à anticiper à court et parfois à long terme et qui sont des actifs de 20 à 65 ans et d’autre part les inactifs, notamment au-delà de 65 ans, qui ne sont que peu exposés aux conséquences économiques et qui sont la principale population vulnérable qu’il s’agit de protéger du virus. Cette question est d’autant plus importante dans les discussions qui devront être menées sur l’avenir de la répartition des richesses en France que cette génération « dorée » aura connu le plein emploi, l’accès facilité à des positions d’encadrement, l’accession facilitée à la propriété immobilière etc. à la différence des générations qui lui ont succédé….

Ce débat sur le partage des ressources ne pourra d’ailleurs pas faire l’économie de discussions sur les évolutions récentes des modes d’organisation du travail et de partage de la valeur ajoutée introduits par l’automatisation et la numérisation de l’économie : rôle des plateformes, parcellisation des tâches sous l’effet de l’automatisation, etc.

3. Le rôle que nous souhaitons voir tenir à la sphère publique dans la société (entre la gestion de la crise par des Etats autoritaires ou recourant à toutes les ressources offertes par le tracking technologique des citoyens) et à quelle échelle, celle de l’UE, celle des Etats nations ou à une échelle plus locale ? Force est en effet de constater que la crise sanitaire est une crise mondiale, de même que celle de la lutte contre le changement climatique, mais que les remparts que nous continuons d’opposer à ces crises sont nationaux, minimisant leur efficacité.


[1]https://www.insee.fr/fr/information/4471804

[2]https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/27/coronavirus-le-gouvernement-ne-se-rend-pas-compte-de-l-exposition-des-menages-modestes-a-la-crise_6034649_3232.html

[3]https://www.nouvelobs.com/economie/20200315.OBS26069/crise-economique-mondiale-pour-thomas-piketty-le-covid-19-est-l-arbre-qui-cache-la-foret.html

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Services publics, lutte des classes et “care” par temps de confinement

Temps de lecture : 5 minutes

Par Giulia Reboa, Présidente de l’association de jeunes agents publics “Fonction publique du XXIèm siècle” (FP21).

« Dans ma direction, avec le confinement, j’ai très vite senti une fracture entre, d’une part, les agents qui peuvent télé-travailler et sont partis se confiner, s’abriter et, d’autre part, certains agents de catégorie B et C  appelés à rester dans le cadre du Plan de continuité de l’activité qui, surtout, ne se sont pas posés la question, comme si c’était leur devoir. »

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Hermétique – chronique de l’ouvert et du fermé

Temps de lecture : 9 minutes

« Y a-t-il une façon de fermer qui soit absolument fermée, une manière d’occulter qui soit absolument opaque ? » En 2017, Serge Bossini (alors Directeur de la recherche et de l’innovation du Ministère de la transition écologique et solidaire) s’est lancé dans l’exploration tortueuse du double sens du mot « hermétique » — étanche, parlant d’un récipient, ou illisible, s’agissant d’un texte. Chemin faisant, il a rencontré ce qui se trame à l’arrière-scène de nos représentations quand on parle de confinement et de lutte contre les virus. Nous en publions quelques extraits, dont une version éditée en pdf est disponible ici. Le texte complet d’Hermétique est disponible ici, en pdf également. Sa couverture originale mérite également le coup d’oeil.

Ma question était bien sûr rhétorique : « y a-t-il une manière sûre de discriminer ce qui est dedans de ce qui est dehors ? » (sous-entendu : non !) Mais Louis Pasteur répond : oui ! Son savoir-faire expérimental, dont le sceau hermétique est la technique cruciale, parvient à séparer l’inanimé de l’animé, à préserver l’inanimé de l’incessant mouvement de déliaison et de reliaison.

Louis Pasteur nous a permis d’enfouir dans notre inconscient ce qu’il y a d’angoissant dans la prolifération de la vie ; Reviel Netz nous rappelle ce qu’était la vie quotidienne d’avant l’asepsie : « Tuer un animal est un travail de Sisyphe. Vous arrêtez certes les battements de son cœur, mais des milliards de micro-organismes continuent de prospérer en lui. Vous pensiez avoir obtenu la maîtrise totale de l’animal en lui tranchant la gorge, mais tout ce que vous avez fait, c’est de vous lancer dans une nouvelle bataille pour en dominer le cadavre. (…) À la fin, vous perdrez, et plus longtemps vous attendrez entre le moment où vous avez tué l’animal et le moment où vous le mangerez, plus il est probable qu’il n’en restera rien de propre à la consommation humaine. » 

L’asepsie détourne le savoir hermétique et accomplit une prouesse en tout point inverse à celle du Grand Œuvre. La devise alchimique « Solve & coagula » mime le grand mouvement de déliaison-reliaison qu’est la vie, tandis que l’asepsie le met en suspens, dans un dedans séparé d’un dehors, un dedans voué à un repos de mort. 

Dans nos représentations, la mort semble pourtant plutôt venir de dehors que de dedans. Par exemple, les villes fortifiées n’ont guère de doutes que leurs murailles infranchissables protègent une vie intérieure contre une mort extérieure. D’ailleurs, l’assonance persiste entre la ville emplissant son « enceinte » et la vie par excellence : la femme « enceinte ». 

L’adjectif « enceinte » désigne celle qui ne peut plus porter de ceinture (in-cincta). Il est donc antinomique avec le substantif qui désigne la muraille ceinturant la ville. Par ce malentendu toutefois, la ville fortifiée, enroulée dans son enceinte, gagne une intériorité chaude et protectrice, nettement séparée d’un monde qui en devient l’extérieur — un monde hétéroclite fait de forêts primaires, de campagnes labourées, de météorologies extrêmes, de faubourgs boueux, bruyants et mal famés. Le philosophe Walter Benjamin le remarque : pour qui flâne dans Paris et ses passages, la ville transforme l’extérieur en un intérieur. 

Mais pour le coup, la topologie de l’enceinte est tout sauf hermétique. Pour vivre, l’intériorité de la ville fuit de toutes parts. Yves Stourdzé : « À l’instar de la place-forte ou de la citadelle, se superpose au tracé de l’espace fortifié le lacis des tunnels et des caves, des labyrinthes et des catacombes, enfin des canalisations et des égouts. L’immobilité de la ville fortifiée est comme battue en brèche par le réseau des souterrains. Derrière le clavier, le réseau. (…) [La ville] brutalise simultanément l’ordre du déplacement et celui de la fixité pour les réunir en une émulsion instable. » 

L’intériorité fuit, et ce n’est pas par imperfection : c’est par nécessité. Étanche, la ville meurt. Son enceinte ne la protège que poreuse, traversée de portes et de cloaques. 

Le pont aérien de Berlin, du 24 juin 18 au 12 mai 1949, mis en œuvre pour contourner le dernier siège urbain de l’histoire, donne la mesure du flux aspirant d’une ville. En avril 1949, le pic est atteint avec 12 8 tonnes d’aliments, de charbon et de médicaments, transportées par plus de mille avions en vingt-quatre heures. Guère moins de déchets et de déjections ont dû aussi percer le blocus, dans l’autre sens. 

Les infections prospèrent et tuent autant que la faim, d’ailleurs, durant les sièges. L’effroi est toujours vif lorsqu’on évoque Caffa, la colonie génoise de Crimée, assiégée par les Mongols en 1346. Certains assaillants ont contracté la peste en Asie centrale ; leurs cadavres sont catapultés par-dessus les murailles : pont aérien de bacilles. Quand le siège est levé, les rares Génois survivants, contaminés, allument dans tous les ports de leur voyage de retour les foyers de l’épidémie qui va éradiquer près de la moitié de la population européenne en cinq ans. 

Par chance, certains germes sont plus foudroyants que la peste, et tuent leurs vecteurs trop vite pour que ne s’étende l’épidémie. C’est en moins d’une semaine que vingt-cinq légionnaires américains meurent de l’infection pulmonaire qui les a atteints lors de leur convention de trois jours, fin juillet 196, à l’Hôtel Bellevue-Stratford, à Philadelphie. L’agence américaine de santé publique mène une enquête sans précédent ; dès septembre, elle abandonne l’idée d’un coupable « extérieur » pour se concentrer sur l’hôtel lui-même ; en janvier 1977, la bactérie responsable de ces morts est identifiée. Elle a colonisé l’eau de la colonne de refroidissement de la climatisation de l’hôtel, d’où la ventilation la propage à toute l’atmosphère intérieure. 

On en connaissait les effets depuis trente ans, mais on les croyait réservés aux non-humains. On la renomme Legionella pneumophila, dans un hommage au corps d’armée des soldats décédés. Certains pourront y voir affleurer, à contre-sens et de manière bien plus ténébreuse, une référence aux évangiles : « Mon nom est Légion, car nous sommes nombreux. »

En six mois, les humains ont remporté une bataille de plus dans la guerre qu’ils mènent contre la prolifération de la vie. Mais l’espoir d’une bataille décisive s’éloigne, et rien n’invalide la mise en garde de Reviel Netz : « À la fin vous perdrez. » 

En France, on estime à près de vingt mille par an le nombre de décès dus à la pollution de l’air intérieur. La moitié des logements, les deux tiers des maisons, ont des ventilations non réglementaires. Les bâtiments les plus performants en matière de consommation énergétique (bâtiments basse consommation ou bâtiments à énergie positive) sont aussi les plus étanches. 

Le paradoxe veut que pour se protéger de la pollution de l’air extérieur, les gens se calfeutrent plus hermétiquement chez eux, et meurent des mêmes moyens, concentrés.

Ici encore : la sécurité centralisée, les catastrophes surviennent. Pour prévenir de nouvelles batailles contre la légionellose — dix-huit morts à Lens en 2003, neuf morts à New York en 2015 —, nous avons durci les règlements sanitaires des climatisations. Dans les hôpitaux, notre lutte contre les maladies nosocomiales n’a jamais été aussi âpre et déterminée — en France, chaque année, neuf mille personnes décèdent d’une infection contractée à l’hôpital. Dans les élevages, on vaccine à tour de bras, sans attendre qu’une épizootie ne justifie l’abattage préventif de millions d’animaux sains. 

Les bactéries sont les figures de l’ennemi. A contrario, il nous semble innocent de réunir deux mille légionnaires dans un même lieu fermé, en plein été. Innocent de rassembler, dans des hôpitaux toujours plus denses, des centaines de malades. Innocent d’entasser des dizaines de milliers de bêtes dans des hangars clos. 

Dans ma barre d’immeuble de huit cents logements, on peut encore ouvrir les fenêtres. Mais viendra le jour où, au nom de la sécurité, notre immeuble devra respirer un air intérieur calibré, contrôlé, centralisé comme le sont pour nous déjà l’eau et le chauffage. 

La sécurité est pensée comme le respect des spécifications d’un contrat qui lie des systèmes indépendants. Dès lors, il faut que les points de contact entre ces systèmes soient peu nombreux, instrumentés, « monitorés » — ce sont les checkpoints où l’on pense avoir concentré le danger et où l’on peut amasser ses forces. Mais l’on est vite débordé ! 

Le géographe Jacques Lévy le constate : « La frontière devient un système de goulots d’étranglement qui canalisent les franchissements, d’où le paradoxe souvent signalé que la frontière semble générer du mouvement au lieu de l’empêcher. » 

Qu’une frontière puisse nous séparer de l’air que nous respirons — au nom de notre sécurité — constitue un jalon inédit de notre histoire de la division du monde en « organes », de notre longue histoire qui nous rend acceptable d’interdire à une main affamée de saisir un aliment. 

Sans cynisme, nous pouvons prédire ce qui va se passer. L’air devenant contrôlé, il deviendra payant. Cette res nullius par excellence, « chose qui n’appartient à personne », qui est vitale pour chacun, va devenir le support d’échanges monétaires aux checkpoints mis en place. Oh, ce n’est pas l’air lui-même qui sera vendu, mais son traitement — très gourmand en énergie — et sa certification. 

N’est-ce pas ce qui est arrivé à l’eau, et même au sang humain ? On a le droit de donner son sang, pas de le vendre. Dès qu’il est collecté, pourtant, il dispose d’un « tarif de cession » défini par l’arrêté ministériel du 9 mars 2010 : cent-onze euros et seize centimes pour l’« unité adulte de sang total » (trois-cent-cinquante millilitres). Prélevé, concentré, traité, conservé, le sang devient à la fois source de commerce et d’accidents industriels. 

Au terme de cette déliaison-reliaison instrumentée, les stratégies de l’exploitation ont gagné sur les deux tableaux : par la concentration, elles engrangent les « économies d’échelle » et monétarisent des choses pourtant exclues du commerce, puis, pour le traitement des « externalités négatives » consécutives à cette concentration, elles solvabilisent une nouvelle activité industrielle. 

Et lorsqu’on se propose de régler le problème en amont — par exemple limiter le diesel, les emballages, l’eau usée, les engrais —, c’est cette nouvelle activité industrielle en aval qui s’y oppose ! On croirait entendre le mendiant lépreux de La Vie de Brian se plaindre d’avoir été, par sa guérison miraculeuse, privé de son gagne-pain !

De grands progrès ont en tout cas été accomplis dans la filtration. Les images des « salles blanches » sont devenues banales. De même, les nanotechnologies accomplissent des prouesses inouïes. En semant du nano-dioxide de titane ou des ions d’argent sur les surfaces de notre quotidien, elles parviennent à les rendre bactéricides. 

Le slogan « There’s plenty of room at the bottom » (Il y a plein de place en bas), titre d’une conférence du physicien Richard Feynman en 19, où il évoque l’espace vide « entre les atomes », ne dit pas assez sa dette envers Lucrèce. Mais il nous fait prendre conscience que la notion d’étanchéité dépend de l’échelle de ce que nous souhaitons immobiliser. 

L’efficacité d’une frontière n’est pas intrinsèque, mais fonction de la taille des choses qu’elle doit enclore. Si ce sont des corps de bovins ou d’humains, le fil barbelé suffit — même si la vue, les essaims, les gaz, les paroles continuent leur chemin. Si ce sont des virus, il faut enrôler des armées d’atomes — qui n’arrêteront pas les humains. Si ce sont des atomes, il faut construire des dispositifs quantiques (car à cette échelle l’effet tunnel supplante l’effet tamis), sans parler des rayonnements divers qui ont le choix de leur ontologie, ondulatoire ou corpusculaire. 

Depuis les murs immenses et opaques le long des frontières étatiques jusqu’aux surfaces bactéricides, nous mobilisons tous les échelons de la matière dans notre guerre mondiale contre la vie proliférante. Louis Pasteur nous a permis de gagner tant de batailles isolées — et de sauver tant d’humains et de non-humains d’une mort précoce. La variole a disparu de la surface du globe (ou presque, nous le verrons) ; nous voulons éradiquer maintenant tout le reste, vivre enfin absolument tranquille et régner sans partage. Car, décidément, nous n’apprenons pas. 

Nous nous sommes attaqué déjà massivement à des animaux d’une taille à peine plus grosse que les microbes. Quel succès ! La destruction des insectes « nuisibles » emporte aussi celle des pollinisateurs, sans qui l’agriculture disparaîtra aux trois-quarts. En prime, les pesticides ont des effets sur le corps humain qu’on découvre peu à peu, avec une frayeur grandissante. Et bien sûr, on ne fait guère que sélectionner les espèces les plus résistantes, qui nous conduisent à augmenter les doses sans plus d’effet — les rendements fléchissent, mais pas le nombre d’humains rendus malades. « Si nous devons remporter une autre victoire de ce genre, nous sommes perdus. » 

Pyrrhus a gagné contre Rome en sacrifiant ses meilleures troupes, tandis que, nous dit Plutarque, « comme une fontaine s’écoulant de la ville, le camp romain se remplit rapidement et abondamment d’hommes frais. » Les scientifiques alertent depuis plusieurs années déjà sur la résistance de certaines souches de bactéries aux antibiotiques. Largement utilisés depuis la seconde guerre mondiale, les antibiotiques ont fait reculer considérablement la mortalité due aux maladies infectieuses comme la tuberculose ou la peste : leur prochaine inefficacité esquisse un avenir qui ressemble au passé, pour le pire. 

On estime déjà à plus de dix mille le nombre de décès annuels, en France, provoqués par des bactéries résistantes aux antibiotiques disponibles. Ces souches laissent nos médecins dans une « impasse thérapeutique » et nous face à la mort, mais qui continue de les sélectionner ? Qui continue de répandre dans les sols, dans les eaux, de telles quantités de médicaments utilisés « préventivement » ? 

Qui continue de véhiculer l’espoir qu’on puisse gagner « une fois pour toutes » cette guerre ? Qui continue de nous faire considérer les bactéries comme les ennemies de l’espèce humaine — ennemies infiltrées dont l’invasion colonise ce que nous croyons « notre » territoire ? 

Yves Stourdzé rappelait qu’en France, toute technique importait en arrière-scène des impératifs de tranquillité publique et de résistance à l’invasion. Le mot « immunité » échange avec le mot « munition » des assonances trompeuses. 

Le premier vient de munus, office, devoir, qui dérive d’une racine indo-européenne *mei (changer, échanger). « Im-munité » signifie « exemption de devoir » (ou de fièvre lorsqu’on a déjà eu telle maladie). Il est de la même famille que « monnaie », « commun » ou « municipalité ». « Munition » vient de munio, fortifier, enceindre, qui dérive d’une racine indo-européenne homonyme *mei (solidifier, établir), et appartient à la même famille que « munir » ou « muraille ». 

Que l’immunité et l’enceinte d’une ville cousinent par leur étymologie explique peut-être une partie des représentations que nous entretenons quant au fonctionnement de nos « défenses ». 

On ne progressera en tout cas sur le terrain de la santé publique qu’en détruisant la représentation du corps humain comme un corps plein séparé, immune car enceint de sa peau comme d’une muraille de Chine. Georges Canguilhem insiste : la santé n’est pas « la vie dans le silence des organes », tranquillité publique derrière l’enceinte résistant aux attaques extérieures. 

À ceux qui aurait une représentation « westphalienne » de leur corps, rappelons qu’ils transportent avec eux, en eux, autant de cellules non-humaines que de cellules humaines. D’ailleurs, nous sommes porteurs de cent-cinquante types d’adn différents : le « nôtre » ne compte que pour un parmi ceux d’une foule de bactéries, de champignons ou d’archées… 

Mieux : notre immunité, notre résistance au diabète et même notre personnalité semblent influencées par la composition de notre microbiome intestinal. Ce sont des bactéries qui, tapissant nos entrailles, empêchent l’installation d’autres germes qui nous seraient moins profitables, voire dangereux. 

Par ironie, notre immunité, au lieu d’être la muraille crénelée d’où nos courageux leucocytes détruisent les colonnes étrangères, ne fonctionne que parce qu’il n’y a pas de frontière entre les espèces, parce que « nous » sommes autant bactéries qu’humains. 

Comment, désormais, encore imaginer séparer la santé humaine de la santé animale, de la santé « tout court » ? Le concept de « one health » promu actuellement par l’oms donne raison au docteur franciscain Alexandre de Hales, huit cents ans plus tard : « dans les temps difficiles, les choses sont communes. » Et notre corps en fait partie.

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Futurs Soin et attention Transformation publique

Un État de Catastrophe

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Regard sur les services publics au prisme de la collapsologie, ce texte reprend l’intervention de Godefroy Beauvallet en ouverture du premier épisode du cycle de prospective de l’action publique #AP2042, organisé le 6 novembre 2018 par Vraiment Vraiment au Liberté Living Lab à Paris. Un codicille y a été ajouté en mars 2020, en pleine épidémie de COVID-19.