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[PODCAST] Francis Rol-Tanguy – “le temps de l’administration est le moyen terme, pas celui de BFM TV”

Temps de lecture : < 1 minute

Francis Rol-Tanguy est un haut-fonctionnaire retraité, qui a exercé tout au long de sa vie des missions diverses et variées – jusqu’à devenir le Secrétaire général du Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie et du Ministère du logement, ce qui lui confère un double atout : celui du recul, et d’une rare liberté de parole.

Relations de la haute fonction publique au politique, évolutions de la gestion de crise par l’Etat, transformation publique pour faire face aux enjeux écologiques, éthique et engagement des agents publics…

Autant de sujets qui nous passionnent et qui font que nous sommes ravi-e-s de partager avec vous cet enregistrement.

Bonne écoute !

Vraiment Vraiment · INVITÉ AUTREMENT AUTREMENT – FRANCIS ROL-TANGUY

Vraiment Vraiment · INVITÉ AUTREMENT AUTREMENT – FRANCIS ROL-TANGUY

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Design d'intérêt général Futurs Portraits

[PODCAST] David Benqué : “l’intelligence artificielle reproduit des versions stéréotypées du passé”

Temps de lecture : < 1 minute

Vraiment Vraiment invite régulièrement des personnalités pour petit-déjeuner, le vendredi, et parler parcours, expériences, pensée et action.

Confinés, nous avons reçu David Benqué le 15 mai 2020, en visio. David est designer et chercheur, auteur d’une thèse (en cours) au Royal College of Art sur l’usage des diagrammes pour l’exploration critique des algorithmes prédictifs.

Et comme nous trouvons que ces petit-déjeuners sont passionnants, nous avons décidé d’en faire des podcasts, dont voici la première édition. Il y est question de design bien sûr, de recherche, d’intelligence artificielle et, surtout, de pensée critique.

Vraiment Vraiment · INVITÉ AUTREMENT AUTREMENT – DAVID BENQUÉ

Prochain épisode : Vincent Carry, directeur d’Arty Farty et auteur d’une tribune “Culture : tout réinventer ? Avec plaisir, dès lors qu’on n’orchestre pas un massacre social“.

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Design d'intérêt général Futurs Soin et attention Transformation publique

L’hôpital, hors-cadre. (1)

Temps de lecture : 9 minutes

Chapitre 1  – Du recueil sensible des expériences vécues sur le terrain pendant la crise.

La crise sanitaire que nous vivons a provoqué un déferlement photographique d’innovations, à l’hôpital et plus généralement dans le secteur du soin : qui eût cru que l’intérieur d’un wagon SNCF (aménagé en hôpital ambulant), une salle d’imprimantes 3D ou quelques personnes portant un masque en plexiglas fussent susceptibles de faire la Une de la presse la plus généraliste ? Déjà célèbre sur les plages, le masque Décathlon est devenu – à juste titre – l’incarnation du caractère exceptionnel de la situation et de la mobilisation qu’elle suscite, poussant un industriel à renoncer à des ventes et à sa propriété intellectuelle. Ces photos sont autant de témoignages de l’inventivité, de la créativité et des capacités de mobilisation des soignants et pour les soignants. Elles montrent le soin échapper à l’enceinte physique de l’hôpital.

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Culture Futurs Transformation publique

Culture : pour un été de refondation

Temps de lecture : 8 minutes

Puisque les mois qui viennent ne ressembleront à aucun autre et que les périls sont encore aggravés, l’Etat, les collectivités territoriales et l’ensemble du secteur culturel gagneraient à en faire une saison de refondation. Avec une ambition, une approche et des méthodes radicalement différentes des tentatives précédentes. Par Céline Danion, consultante en projets culturels, co-coordinatrice du pôle culture de Terra Nova, ancienne directrice déléguée du Centre dramatique national de Saint-Denis, ancienne conseillère auprès de la ministre de la culture.

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Collectivités territoriales Design d'intérêt général Futurs Soin et attention Transformation publique

D’une pierre, deux ou trois coups

Temps de lecture : 7 minutes

Dans son discours sur le déconfinement prononcé à l’Assemblée nationale le 28 avril, le Premier ministre français a annoncé la création de brigades chargées, dans chaque département, de recenser et “remonter” la liste des cas de covid-19 et des personnes ayant été en contact avec ces malades. Si ces brigades ont été prototypées en Haute-Savoie et dans l’Oise, et bien qu’Edouard Philippe ait implicitement écarté le recrutement de personnel dédié (au profit d’équipes mixtes issues de l’Assurance maladie, des CCAS et des départements), le dimensionnement de ces brigades (20 à 30 000 personnes nécessaires) et leur activité très particulière en font, quelque part, l’ébauche d’un nouveau métier de la fonction publique. Avec un recrutement (même “seulement” interne) à mener tambour battant, des compétences à lister et acquérir, des outils à mettre en place, notamment numériques – il faut lire à ce sujet le texte très utile d’ancien-ne-s du Conseil national du numérique

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Futurs Transformation publique

Pour nos enfants, pas de priorité au désendettement

Temps de lecture : 6 minutes

Par Montluc, pseudonyme d’un Haut fonctionnaire du Ministère des Finances français.

Les leçons de la crise financière n’auront été qu’à demi apprises si, après avoir réagi beaucoup plus rapidement et de façon coordonnée qu’en 2009-2012, les Européens devaient ensuite retomber dans la passion triste de la réduction rapide de la dépense publique et de l’austérité sans fin. Au-delà du risque pour l’économie et les moins bien lotis d’une telle stratégie, c’est bien la définition du rôle et du périmètre de l’Etat qui est en jeu. L’accélération du rythme des chocs économiques, pandémiques et climatiques risque de réduire l’Etat à un rôle d’amortisseur en temps de crise et d’ordonnateur de la réduction des services publics et de la sécurité sociale par temps calme. 

On respire un peu mieux ces derniers jours dans les espaces confinés où l’on suit les décisions prises par les autorités européennes pour amortir le choc économique causé par la pandémie du COVID19. Les leçons de l’échec de la réponse européenne à la crise financière venue des Etats-Unis en 2008 semblent avoir été en partie retenues. La BCE de Christine Lagarde aura réagi en moins d’un mois quand la BCE dirigée par Jean-Claude Trichet, enfermée dans une orthodoxie aveugle et sous la pression des membres les plus conservateurs de son directoire, avait tant tardé à prendre la mesure du choc. Les Ministres des Finances ont annoncé un plan de plus de 500 Mds d’euros pour faire face aux « coûts directs et indirects » de la pandémie. Dans le sombre moment où nous sommes, alors que le nombre de décès augmente chaque jour et le chômage croît fortement, on ne peut qu’être soulagé par la vitesse et l’ampleur des mesures européennes. Et se féliciter que la France joue, encore une fois, un rôle pivot pour pousser des mesures de solidarité entre pays Européens.

Pourtant, il est bien trop tôt pour crier victoire. Réagir rapidement et fortement à un choc économique par des mesures de soutien, soient-elles budgétaires ou monétaires, correspond au b.a.-ba de la politique économique. Et il existe un consensus entre les économistes, les administrations nationales et les organisations internationales en faveur de telles mesures. 

Le vrai défi est devant nous : celui de la sortie de criseEt sur ce front, on peut être moins confiant sur le fait que les leçons du précédent choc ont été retenues. En effet, même si l’objectif devait être un simple retour à la croissance telle que nous la connaissions avant la crise, une des conditions du succès de la réponse publique à un choc économique est son maintien aussi longtemps que l’activité économique n’a pas redémarré et que la dépense publique doit se substituer à la dépense privée pour maintenir la demande. Un large consensus[1] existe aujourd’hui pour reconnaître qu’une des erreurs commises à la suite de la crise financière a été la décision du G20 de débuter trop tôt, dès 2010, la réduction des déficits publics. La pente de baisse du déficit alors adoptée était par ailleurs excessive[2]. En 2010 et 2011, les Européens ont donc arrêté trop précocement leurs mesures budgétaires de soutien à l’économie, contribuant ainsi à causer la rechute du continent dans la récession. L’augmentation du taux directeur par la BCE en 2011 restera probablement également dans les annales des mauvaises décisions de politique monétaire. Pour la France, il a sans doute été insuffisamment réfléchi aux conséquences économiques, sociales mais aussi électorales, à la priorité donnée à l’objectif de réduction du déficit pendant les deux premières années du quinquennat de François Hollande, alors même que la croissance française était proche de 0[3].

Quelle politique économique prépare-t-on pour l’après-crise ? Si tout le monde s’accorde sur le fait que la baisse de la dépense publiques a été excessive et trop précoce après la crise financière, comment lire les récentes déclarations du Gouverneur de la Banque de France selon lequel « Le traitement des dettes héritées de la crise supposera nécessairement un effort budgétaire rigoureux avec des dépenses publiques enfin plus sélectives. » [4] ? Outre la question de savoir si une autorité chargée de la politique monétaire est légitime à se prononcer sur le niveau et l’utilisation de la dépense publique, le message semble bien viser à préparer dès à présent à une politique de baisse rapide de la dépense publique. On peut y voir une conséquence de l’échec anticipé de la proposition, poussée notamment par la France, d’un endettement commun des Européens pour faire face à la crise sous la forme de l’émission d’Eurobonds ou plutôt de Coronabonds[5]. Cette proposition, qui permettrait d’éviter que chaque Etat ait à supporter seul le poids de l’endettement généré par la crise et de faire baisser le coût de l’endettement pour les pays perçus par les marchés comme plus fragiles, est pour l’heure repoussée par les pays qui s’opposent à ce qu’ils perçoivent comme un pas décisif vers une forme de fédéralisme budgétaire (essentiellement les Pays-Bas et l’Allemagne). Aussi souhaitable soit-elle, l’émission d’une dette commune européenne ne permettra pas à elle seule d’éviter la question du rythme du remboursement de la dette. En effet, qu’elle soit française ou européenne, cette dette devra in fine être remboursée. Par ailleurs, les pays européens auront, dans tous les scénarios, un niveau de dette publique nationale nettement plus élevé après le choc causé par le COVID19. 

Ne nous y trompons pas, le risque existe d’un scénario grec pour l’ensemble de l’Europe quand le COVID19 sera vaincu. Le risque est grand que le fétichisme de la réduction de la dette publique, la doxa de la gestion en bon père de famille et les appels à « l’effort » prennent le pas sur les leçons de l’histoire économique et sur l’urgence écologique. On peut déjà imaginer 10 prochaines années pendant lesquelles les Ministres des Finances de la Zone Euro ne débattront plus que de comment accélérer la baisse des déficits et des dettes publiques. Et la dégradation de l’image de la coopération européenne qui s’en suivrait.

Réfléchissons donc à la rationalité macroéconomique d’une baisse rapide du déficit et de la dette publics après la crise. Selon les dernières projections disponibles, le déficit public en France atteindra 9% du PIB en 2020. La dette publique dépassera nettement 100% du PIB. Ce niveau est-il réellement problématique et justifie-t-il une « dépense publique plus sélective » ? L’analyse économique et les politiques économiques connaissent depuis la crise financière un bouleversement considérable du fait d’une situation qui ne correspond pas à ce que les manuels d’économie orthodoxes enseignent. Les chercheurs en science sociale parleraient d’un changement de paradigme. Et l’un des principaux bouleversements tient justement à la difficulté à identifier un niveau souhaitable de dette publique dans un contexte où les Etats perçus comme les plus solides, dont la France, s’endettent à des taux très faibles voire négatifs. Un des échecs les plus retentissants de la recherche économique sur la période récente est celui de deux économistes américains, qui faisaient figure de référence, pour déterminer le niveau de dette publique au-delà duquel les Etats ne devraient pas aller[6]. Les économistes ne sont en réalité pas en capacité de déterminer le « bon niveau de la dette publique » auquel il faudrait revenir rapidement. A l’inverse, la démonstration la plus claire et la plus convaincante pour tirer les leçons du nouvel environnement post-crises financière est celle d’Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI, qui démonte la croyance, affectionnée et répétée ad nauseam par certains décideurs, selon laquelle notre dette d’aujourd’hui se transformera en « fardeau pour nos enfants »[7].  En effet, en l’absence de risque inflationniste, alors que la liquidité est abondante sur les marchés et alors que les taux d’emprunt des Etats sont historiquement bas, les conditions sont remplies pour préparer l’avenir au moyen de l’emprunt et de l’investissement publics et il est faux de dire que l’augmentation de l’endettement public aujourd’hui pénalisera nos enfants demain.

Au-delà raisonnement économique, l’accélération des chocs économiques, pandémiques et écologiques, offre une opportunité à ceux qui croient nécessaire une réduction du rôle et du poids de la sphère publique de la mettre en œuvre, selon la stratégie du choc théorisée par Naomi Klein[8]. L’Etat serait alors réduit à un rôle de prêteur de dernier ressort de la sphère privée. Son action lors des tempêtes aurait pour corollaire une réduction de son rôle par temps calme, au nom du rétablissement des comptes publics. Dans ce scénario noir, chaque choc rendrait la réduction de la dépense publique plus urgente lors des périodes de retour au calme et nous assisterions à un amoindrissement graduel des services publics, de la sécurité sociale, ainsi qu’à la disparition de toute marge de manœuvre pour financer la transition écologique et sociale de notre modèle de développement. C’est pourquoi il est essentiel d’affirmer dès à présent que le désendettement rapide ne devra pas être la priorité à la suite de la crise actuelle. Et pour les forces de gauche de préparer une politique économique alternative à la politique mise en œuvre entre 2012 et 2017, et à celle qui se prépare, si elle devait revenir au pouvoir en 2022. L’endettement public doit être pleinement mobilisé, non seulement pour permettre de sortir plus rapidement de la crise en cours mais, au-delà, pour financer les investissements nécessaires à la transition écologique et donc assurer à nos enfants une société plus prospère et plus vivable.


[1] Pour l’autocritique du FMI, voire notamment le rapport IMF advice on unconventional monetary policies. Evaluation report, 2019. Pour une recension plus complète de cet épisode voire Crashed: Comment une décennie de crise financière a changé le monde, Adam Tooze, Les belles lettres, 2018 

[2] Au sommet de Toronto en juin 2010, les économies avancées du G20 « se sont engagées à mettre en place des plans budgétaires qui auront pour effet de réduire d’au moins de moitié les déficits d’ici 2013 ».

[3] En 2012 et en 2013, alors que la croissance s’élevait à 0,3% et que le chômage augmentait, ce qui aurait dû justifier des actions de soutien à l’activité, le choix a été fait – notamment sous la pression européenne et après avoir renoncé à la renégociation du  traité budgétaire européen- de privilégier la baisse du déficit avec un important effort de baisse de 1,3 point de PIB en sur les deux années en nominal et de 1,7% en structurel (c’est à dire en pourcentage de la croissance potentielle).

[4] Dans une tribune dans Le Monde daté du 8 avril

[5] Pour une proposition détaillée voir notamment Time for a corona fund,  Shahin Vallée , 2020:  https://dgap.org/en/research/publications/time-corona-fund

[6] Carmen Reinhart and Ken Rogoff ont dû reconnaître que, du fait d’erreurs de calcul, ils ne parvenaient pas à déterminer de façon probante que la croissance ralentissait lorsque le niveau de dette publique était supérieur à 90% du PIB.

[7] Voir l’entretien très pédagogique donné aux Echos en juillet 2019 : https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/un-depassement-du-deficit-public-prevu-de-la-france-nempechera-pas-les-marches-de-dormir-1034626

[8] La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Naomi Klein, 2008, Actes Sud 

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Futurs Mobilités Transformation publique

“Plan de relance” : chèques en vert ou chèques en blanc ?

Temps de lecture : 4 minutes

Par Sébastien Delpont, directeur de Energiesprong France et directeur associé de GreenFlex.

Voici venu le printemps, et avec lui le dégel. Entre larmes, courages et peines, on voit fleurir les appels engagés à penser « le monde d’après ». Qui ne le souhaiterait pas ? Mais pour passer de l’émotion à l’action, il va nous falloir cadrer vite l’alignement entre un nécessaire plan de relance et le Green Deal. En ces temps mouvementés, certains irresponsables poussent en effet à une relance via un relâchement des réglementations ou fiscalités environnementales : les climato cyniques, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait. Reculer pour mieux nous effondrer, alors que nous devons sauter, c’est terrifiant. Il est l’heure de montrer les crocs pour éviter de nous faire berner, on ne nous fera pas passer de verdâtres vessies pour de vertueuses lanternes. Depuis des années, les intentions sont là : nos gouvernants déclarent que la maison brûle, que nous regardons ailleurs et que nous devrions accélérer la transition écologique. Mais pour passer de vœux pieux et certainement sincères à des engagements dignes d’une économie de guerre ou d’après-guerre, ça coince – ce sur quoi nous alarme à raison Greta Thunberg. C’est faire preuve d’aveuglement que de croire que l’on pourra toujours attendre pour agir, trop de décideurs ont peur de changer alors que c’est l’immobilisme qui est la position la plus risquée. Trois mesures fondamentales vont être à prendre dans les semaines à venir pour que le plan de relance public en préparation soit un véritable levier de transition écologique et solidaire.

Osons choisir les filières à relancer

Certes les filières automobiles et aéronautiques ont beaucoup souffert mais peut-on raisonnablement aujourd’hui – au vu de leurs impacts – y réinjecter plus d’argent que dans la filière ferroviaire, les transports en commun urbains ou le développement du vélo ? Il va falloir investir dans les infrastructures de transport mais dans celles dont le monde aura besoin demain. Il y aurait une profonde distorsion de concurrence intersectorielle à ce que les modes de mobilité les plus polluants soient plus aidés que les autres. Il est essentiel de s’en tenir a minima dans ces répartitions d’investissements sectoriels à l’équilibre proposé par la Stratégie National Bas Carbone, mise à jour par l’Etat en janvier 2020. Il est indécent d’entendre des décideurs dire qu’il faut « maintenir l’envie de prendre l’avion », l’avion est un moyen de déplacement nécessaire pour certaines destinations, il ne peut pas être un but. On relancera plus durablement les filières de la restauration et du tourisme de notre pays en incitant à aller passer des week-ends gastronomiques en Bretagne en train plutôt qu’en promouvant le retour à des week-end à Ibiza en vol low-cost. Tous les secteurs d’activités ayant eu des difficultés ne devront pas être aidés avec la même intensité : ils devront l’être en regard de leur impact environnemental et de leur utilité sociétale demain, et non pas en regard de leurs pertes d’aujourd’hui. Et soyons ouverts pour soutenir les acteurs qui voudront se diversifier dans de nouvelles activités bas carbone, accompagner la reconversion des acteurs des secteurs les polluants est essentiel.

Fixons des exigences écologiques fortes à chaque secteur soutenu

Il faut considérer un soutien économique au secteur automobile français, mais seulement si celui-ci sert à accélérer la baisse des émissions de ses véhicules ou à promouvoir le co-voiturage, pas pour relancer les ventes de SUV diesel… De la même façon, pour rénover énergétiquement nos bâtiments nous aurons besoin des entreprises du BTP, réinjectons donc vite de l’argent dans le secteur mais en augmentant très fortement le niveau des exigences environnementales (carbone, énergie et économie circulaire notamment) associées aux travaux ainsi financés et en demandant des garanties de performance. Il nous faut passer des éco-pactes avec chaque filière pour transformer nos beaux discours en impacts : soutien économique public massif contre une accélération très marquée de leur transition, en aidant plus fortement les PME. Des éco-pactes de responsabilités avec de vraies éco-contreparties, pas de vagues intention d’être plus attentifs en termes de RSE . Et oser le zéro soutien pour les acteurs qui ne seraient pas engagés dans une trajectoire zéro carbone ou zéro impact. Ce n’est qu’en étant plus ambitieux dans nos exigences écologiques que l’on aidera les filières à préparer leur futur, à les rendre plus résilientes, à les mettre mieux en capacité de servir les plus fragiles d’entre nous et à créer ou maintenir durablement des emplois. Il faudra aussi nuancer ces exigences selon les types de soutiens publics mis en œuvre : subventions, prêts ou prises de participation au capital. La controverse de vendredi dernier à l’Assemblée nationale montre les limites de l’Etat actionnaire comme investisseur militant… il sera intéressant de cartographier la répartition des participations de l’Etat au prisme de la taxonomie verte que construit l’Union Européenne dans quelques mois et d’exiger sur cette base un repositionnement.

Déconfinons le plan de relance

Forçons une grande transparence de cette dimension écologique des plans de relance coordonnés de l’Europe, de l’Etat et des collectivités en innovant dans sa gouvernance. Nous pourrions donner un futur à la convention citoyenne pour le climat en lui confiant un rôle de suivi de ces initiatives en France. Les premières recommandations des 150 membres de cette convention montrent de leur part une maturité, une exigence et une lucidité dont on aurait tort de se priver pour réconcilier fin de mois et fin du monde dans ce plan de relance. L’utilisation d’argent public pour relancer l’activité privée peut avoir du sens, mais il faudra imaginer y faire une place claire à des représentations citoyennes : dans son suivi voire même dans un partie de son affectation (avec un volet participatif dans ce plan de relance ?).

On dit parfois qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, mais aujourd’hui il va falloir dépenser pour sortir de nos ambiguïtés écologiques – mais pas n’importe comment – pour transformer nos belles paroles en actes. Passer de vouloir refonder notre terre sur des bases écologiques à faire sortir de terre des projets plus écologiques est à ce prix. Il est l’heure de faire des chèques en vert : une relance à coup de chèques en blanc ne ferait que nous affaiblir davantage.

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Futurs Soin et attention Transformation publique

Ne retournons pas à “la normale” !

Temps de lecture : 4 minutes

Par Fred Elias, pseudonyme d’un ancien élève de l’École normale supérieure.

L’Insee a confirmé mercredi 26 mars 2020 par sa note de conjoncture[1] que la récession économique qui accompagne la crise sanitaire sera sévère en France, avec une activité réduite de 35 % par rapport à la normale pour chaque semaine de confinement, ce qui porterait la récession à moins six points de PIB annuel pour deux mois de confinement.

Nous avons fait le choix collectif de freiner l’activité économique pour ralentir la propagation de l’épidémie et pour donner les meilleures chances de soins aux individus atteints par le virus. Ce choix le président Macron l’a explicité le jeudi 12 mars 2020 lorsqu’il a rappelé dans une allocution aux Français que tous les moyens nécessaires seraient mis en œuvre pour lutter contre la crise quoi qu’il en coûte et que la santé n’avait pas de prix.

Dans le contexte de l’après crise sanitaire, sont déjà connues un certain nombre d’initiatives pour « relancer » les activités économiques :

  • un plan national visant à assurer la liquidité et la solvabilité des entreprises impactées par le ralentissement de l’activité et assurer leur survie et leur capacité à investir ;
  • une autre action nationale visant à assurer la continuité des revenus des actifs salariés avec notamment un dispositif de chômage partiel ;
  • un plan qui s’esquisse au niveau de l’Union européenne visant à assurer que la politique monétaire s’accommode de ces évolutions budgétaires et à garantir, sous des formes qu’il reste à déterminer, la soutenabilité des dettes qui seront constituées par les États membres.

Ces mesures résonnent comme autant d’actions pour limiter l’impact de la crise sanitaire sur notre activité économique et revenir au niveau d’activité qui aurait été le nôtre en son absence. En dépit de leur ampleur, en dépit de la rupture introduite avec le sacro-saint corsetage budgétaire du pacte de responsabilité et de croissance d’où est issue la fameuse, « règle » purement juridique et sans fondement économique solide, des 3 % de déficit, il ne s’agit que d’un « back to normal ». Et ce « back to normal » apparaît :

  • d’autant plus dangereux pour l’activité économique à long terme que ce « normal » imposerait, passé le cap du retour à un niveau d’activité suffisant, que des efforts budgétaires soient consentis pour rembourser les dettes des États membres (politique d’austérité) ;
  • d’autant plus destructeur pour la société que ce « normal » est un facteur explicatif de la crise sanitaire, puisqu’elle apparaît liée à la conjugaison de trois facteurs : la déforestation en Asie qui chasse de leurs espaces naturels des espèces animales porteuses de virus mortels pour l’homme, la mobilité accrue des personnes avec le transport aérien généralisé et des moyens drastiquement réduits dans les hôpitaux et la santé publique en général, en parfaite cohérence avec la mise en œuvre des politiques d’austérité et de réduction du rôle de l’État qui ont cours dans les économies occidentales depuis le début des années 1980.

En outre, on pourra relever qu’à ce stade, les mesures sont principalement tournées vers les entreprises et les actifs, laissant par la même de côté ceux qui souffrent déjà des conditions perçues comme « normales » de l’activité économique : les chômeurs, les bénéficiaires des minima sociaux, en d’autres termes les précaires, comme le souligne Michael Zemmour[2]. Devant ces dangers du « back to normal », il apparaît au contraire impérieux de mettre en œuvre les moyens pour ne pas y retourner, c’est-à-dire changer la société.

Le 15 mars 2020, Thomas Piketty[3]invitait dans ce contexte à se projeter dans la transformation de nos modes de pensées pour l’après­-crise. En effet, comme il le rappelle « il ne suffit pas de dire “Il faut changer le système économique’”, il faut décrire quel autre système économique, quelle autre organisation de la propriété, du pouvoir dans les entreprises, quels autres critères de décision. Il faut remplacer le produit intérieur brut, et la maximisation du produit intérieur brut, par d’autres notions ».

Trois sujets devraient occuper nos réflexions sur la société que nous voulons après la crise :

1. Qu’est ce que nous sommes prêts à changer dans nos modes de consommation et dans notre société pour réduire notre impact sur le climat et l’environnement? Cette crise sanitaire intervient à un moment déterminant de la lutte contre le changement climatique, dans une période où des investissements massifs (bâtiment, transport, énergie) permettraient de réduire les émissions de gaz à effets de serre et où des modifications de nos comportements et de nos consommations pourraient encore permettre d’atténuer le changement climatique prévisible.

2. Comment voulons nous partager les ressources à l’échelle de la société ? Et cela dans un contexte de crise sanitaire qui exacerbe des inégalités de traitement latentes dans la société : entre les cadres qui peuvent télétravailler et d’autres indépendants ou salariés, souvent dans des fonctions non managériales (caissiers, personnels soignants, emplois dans le domaine de la sécurité) qui se retrouvent exposés au virus ; entre d’une part tous ceux pour qui le ralentissement de l’activité économique signifie de moindres revenus à anticiper à court et parfois à long terme et qui sont des actifs de 20 à 65 ans et d’autre part les inactifs, notamment au-delà de 65 ans, qui ne sont que peu exposés aux conséquences économiques et qui sont la principale population vulnérable qu’il s’agit de protéger du virus. Cette question est d’autant plus importante dans les discussions qui devront être menées sur l’avenir de la répartition des richesses en France que cette génération « dorée » aura connu le plein emploi, l’accès facilité à des positions d’encadrement, l’accession facilitée à la propriété immobilière etc. à la différence des générations qui lui ont succédé….

Ce débat sur le partage des ressources ne pourra d’ailleurs pas faire l’économie de discussions sur les évolutions récentes des modes d’organisation du travail et de partage de la valeur ajoutée introduits par l’automatisation et la numérisation de l’économie : rôle des plateformes, parcellisation des tâches sous l’effet de l’automatisation, etc.

3. Le rôle que nous souhaitons voir tenir à la sphère publique dans la société (entre la gestion de la crise par des Etats autoritaires ou recourant à toutes les ressources offertes par le tracking technologique des citoyens) et à quelle échelle, celle de l’UE, celle des Etats nations ou à une échelle plus locale ? Force est en effet de constater que la crise sanitaire est une crise mondiale, de même que celle de la lutte contre le changement climatique, mais que les remparts que nous continuons d’opposer à ces crises sont nationaux, minimisant leur efficacité.


[1]https://www.insee.fr/fr/information/4471804

[2]https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/27/coronavirus-le-gouvernement-ne-se-rend-pas-compte-de-l-exposition-des-menages-modestes-a-la-crise_6034649_3232.html

[3]https://www.nouvelobs.com/economie/20200315.OBS26069/crise-economique-mondiale-pour-thomas-piketty-le-covid-19-est-l-arbre-qui-cache-la-foret.html

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Celles et ceux qui n’y croient plus

Temps de lecture : 8 minutes

Regard sur l’action publique au prisme du scepticisme, ce texte reprend l’intervention de Daniel Agacinski, en ouverture du dernier épisode du cycle de prospective de l’action publique #AP2042, organisé le 19 septembre 2019 par Vraiment Vraiment à Coco Velten, Marseille, en partenariat avec le Lab Zéro et Datactivist. 


Daniel Agacinski est professeur agrégé de philosophie, ancien conseiller chargé des études et de la prospective au cabinet du Ministre de l’éducation nationale, auteur du rapport Expertise et démocratie. Faire avec la défiance, à France Stratégie. Il s’exprime ici en son nom personnel.

Avant de désigner une attitude, voire une manière d’être, le mot français de « scepticisme » désigne historiquement une école de pensée, un courant philosophique antique – déformation professionnelle, je dois bien en passer par là. Le scepticisme, c’est le « -isme » le moins « -isme » de tous les « -ismes ». Par définition, ce n’est pas une doctrine, pas une théorie, pas un corps de dogmes. Ceux qu’on appelait les sceptiques, du mot grec « skepsis », qui signifie « examen » ou « questionnement », étaient des gens qui critiquaient les doctrines philosophiques des autres écoles de leur temps (le IVe siècle avant J.-C.). Ces autres, ils les appelaient les « dogmatiques » : ceux qui adhéraient à leurs propres théories – principalement les épicuriens ou les stoïciens. 

Donc la « skepsis », l’examen, est ce qui permet d’arriver à la « suspension du jugement » (en grec « épochè »), une disposition qui fait qu’on n’adhère pas à telle ou telle théorie – sans pour autant prétendre non plus démontrer sa fausseté –, contrairement aux dogmatiques qui ont, eux, une idée déterminée de ce qu’est, par exemple la vie bonne, ou encore la bonne méthode pour la recherche de la vérité. Le sceptique, lui, ne s’avance pas avec un corpus théorique déterminé. Il renvoie dos à dos les uns et les autres et suspend son jugement. Il n’adhère pas ; c’est sa caractéristique propre. Le scepticisme, ce n’est pas une idée parmi d’autres, c’est un certain rapport aux idées, et un certain rapport à ceux qui défendent des idées. Une manière de leur dire : « vos thèses, moi, je n’y crois pas ».

Le sceptique fait-il de la politique ?

Alors il y a une vieille controverse, agitée par les dogmatiques contre les sceptiques, qui consiste à demander au sceptique s’il peut agir, et ce qu’il peut faire. S’il ne croit à rien, que peut-il faire ? Peut-il simplement agir ? Et si oui, comment et pourquoi ? Ce que répondent historiquement les sceptiques, c’est : oui – le sceptique peut agir, mais pas en suivant un corpus théorique. Il n’y a pas une « morale sceptique », qu’on pourrait mettre en bréviaire, ni non plus – on y vient – une doctrine politique sceptique. 

Le sceptique va « être » sceptique – certes – et, par ailleurs, il va agir : il ne reste pas les bras croisés sans rien faire. Il va agir, mais pas selon une certaine règle d’action qu’aurait dictée le scepticisme… puisqu’il n’y a pas de règle d’action définie par le scepticisme. S’il adhérait à une telle règle, il ne serait tout simplement pas sceptique. 

On peut dès lors dire qu’il se conduit de façon conformiste – mais pour bien faire il faudrait enlever le « -iste », disons donc de façon « conforme » : il respecte les lois, les mœurs, les usages… On dirait aujourd’hui qu’il « ne fait pas de politique ». En tous cas il ne fait pas la révolution. Parce qu’il faut y croire un peu quand même, pour faire la révolution, sinon c’est difficile de trouver l’énergie pour la faire. C’est un individualiste distancié, qui dira toujours qu’il n’est pas plus ceci que cela. Il exprime une sorte de défiance passive, ni provocante ni agressive, comme pourrait l’être l’interpellation qu’émet celui qui est activement défiant à l’égard des discours de pouvoir, des discours d’autorité ou des discours savants.

Les défis du scepticisme pour l’action publique

La question qu’on se pose aujourd’hui est la suivante : si nous devenions tous plus ou moins sceptiques, quels seraient les défis auxquels serait confrontée l’action publique ? il faut d’abord souligner qu’il y a ici une différence avec la situation des acteurs privés. On peut très bien vendre un service privé à une population sceptique – qui ne croit pas, qui n’adhère pas. J’utilise les services de Google, d’Apple, de Nespresso et de quelques autres, mais je ne crois pas qu’ils veuillent mon bien, je ne les crois pas vertueux ; je ne crois pas à leurs discours, je n’adhère pas à ce qu’ils racontent ; j’utilise leurs services parce que, individuellement, ils me vont bien ; je les trouve pratiques pour ce que j’ai envie de faire d’eux, et si, demain, j’en trouve d’autres qui me semblent plus pertinents, je changerai sans état d’âme, sans que ça bouleverse ma vision du monde ou de ce que je suis… Je peux être sceptique à l’égard des discours de ces acteurs et utiliser leurs services quand même, sans trop de problème.

Pour les acteurs publics, il semble qu’il y ait des risques spécifiques – toujours dans cette idée que, quand il s’agit d’action publique, d’intérêt public, il faut y croire un peu. Le premier risque, c’est celui du scepticisme des agents publics eux-mêmes. Prenons l’exemple d’une directrice d’école, en éducation prioritaire. Si vous lui demandez son avis sur l’efficacité du dédoublement des classes de CP, elle va bien entendu vous répondre que c’est efficace, que ça va « marcher », puisque les élèves sont alors dans des meilleures conditions pour apprendre pendant cette année-là. Bien entendu, cela va marcher, comme « marchait » d’ailleurs auparavant le précédent dispositif que sa hiérarchie lui avait demandé de mettre en place (le « plus de maîtres que de classe ») ; de même que précédemment, lorsqu’on avait indiqué qu’il fallait réduire les effectifs d’élèves de façon générale ; ou, encore plus tôt, lorsqu’étaient expérimentés les « maîtres surnuméraires ». Et le risque existe aussi que cette amélioration de la situation en CP soit compensée par une dégradation en maternelle ou dans les classes ultérieures…[1]

On voit bien qu’une action publique qui serait incohérente dans le temps – en raison de trop fréquents revirements –, ou incohérente en elle-même – si les conditions dans lesquelles elle est financée et mise en œuvre sont contradictoires avec ses objectifs – peut provoquer du scepticisme chez les agents qui sont directement censés la mettre en œuvre. Bien sûr, ils vont appliquer la politique en question, parce que c’est leur mission et leur déontologie professionnelle, mais en doutant de son sens, voire même du sens de leur métier, ce qui risque de saper la cohésion et l’efficacité du service public concerné. 

Mais il y a aussi un autre risque spécifique : le scepticisme des usagers de l’action publique, des citoyens. On peut prendre deux exemples évidents : si une population ne croit plus, ou plus assez, à la pertinence et à l’efficacité de la politique publique vaccinale, cette politique ne marche plus, parce que les gens vont cesser de se faire vacciner, si ce n’est pas obligatoire, ou parce que, si c’est obligatoire, ils vont dans certains cas chercher à obtenir de faux certificats de vaccination, pour que leurs enfants puissent quand même aller à l’école… Et cela aboutit évidemment à la fragilisation de cette politique elle-même. 

Autre exemple obvie : si on ne fait plus confiance à la police, dans ses missions ordinaires, on ne va plus aller lui parler, on ne va plus lui répondre quand elle pose des questions, on ne va plus spontanément aller l’informer de ce qui se passe dans une rue, dans un quartier, dans un village, et cela va se ressentir très directement dans la capacité de cette police à traiter les affaires dont elle va être saisie. 

Or, en France, la confiance de la population dans sa police est singulièrement faible[2], et même – dans une situation de « défiance inversée[3] », désormais bien identifiée – la police française est, en Europe, celle qui a le moins confiance dans la population générale[4] ! On voit bien alors comment, avec une série d’interactions difficiles avec certains agents publics, avec certains services, certaines administrations, la confiance peut se perdre et ainsi fragiliser durablement le socle de l’action publique dans son ensemble.

Promesses déçues

Au-delà de ces enjeux sectoriels (école, santé, police…), qu’est-ce qui risque de généraliser le scepticisme ? De même que pour le scepticisme philosophique, on peut faire l’hypothèse que le scepticisme politique ou citoyen se nourrit de promesses déçues. 

Les grands courants philosophiques hellénistiques (stoïcien ou épicurien, toujours eux) promettaient une doctrine en tout point cohérente, allant de leur théorie physique à leurs dogmes politiques, en passant par leurs principes moraux, une théorie en béton armé, capable de résister à tout type d’argument, capable de dire comment il faut vivre et comment il faut penser. Et lorsqu’on étudie la philosophie et qu’on constate qu’on peut opposer un argument à un argument, un dogme à un dogme, qu’il n’y a rien qui puisse tenir à toute épreuve, alors on est tenté par la disposition sceptique.

De même en politique, certaines promesses structurelles, lorsqu’elles ne sont pas tenues, dans la durée, éloignent inévitablement les citoyens, non seulement de tel ou tel acteur politique, mais de la chose publique elle-même. L’une des hypothèses que l’on peut faire (et que l’on a formulée dans les rapports de France Stratégie[5]), c’est que la promesse de prospérité partagée, reposant sur une indispensable croissance du PIB, a été l’un des moteurs de la mise à distance des citoyens, dès lors qu’elle n’a plus été tenue. 

Bien sûr, quand la croissance est au rendez-vous (typiquement, pendant les Trente glorieuses), elle fortifie l’édifice politique – on y croit. Mais quand elle vient à manquer, tout se détraque. Avant les élections, on promet le retour de la croissance, le « choc de confiance », qui permettra de mener telle ou telle politique ; et si, une fois au pouvoir, la croissance n’est pas là, alors on dit qu’il faut mener d’autres politiques pour la faire revenir – qui ne vont pas toujours exactement dans le même sens que celles auxquelles les électeurs aspiraient et auxquelles il faut (provisoirement ?) renoncer, tant que la croissance n’est pas là… Revient-elle ? à peine. Et ainsi de suite.

C’est sur cette base qu’on ne croit plus à la promesse de son retour, et que les citoyens, sceptiques, rejettent les « réformes structurelles » qui font miroiter, en échange de pertes concrètes, situées et immédiates, des gains hypothétiques et plus lointains. Le risque est alors que ce scepticisme ne porte pas uniquement sur certaines réformes mais sur le politique dans son ensemble, et qu’il sape ainsi deux de ses fondements, qui ont été historiquement très liés à la perspective de la croissance : le rapport au collectif et le rapport à l’avenir.

Ce sont bien deux fondements du politique au sens où il n’est pas de politique possible dans un monde où chacun n’agit qu’en fonction de lui-même, ni dans un monde où il est impossible de se lier les uns aux autres dans un horizon d’avenir (de se faire des promesses, pour le dire vite). On voit bien dès lors, qu’en prolongeant les courbes de tendance, on peut très bien arriver – en 2042, puisque c’est l’hypothèse du présent exercice – dans une situation de scepticisme généralisé. On n’y est pas encore aujourd’hui : nous obéissons encore aux lois, pour la moitié environ d’entre nous nous allons encore voter… mais on voit bien la trajectoire.

Que peut-on « faire avec » ce scepticisme ?

Alors comment faire avec cet horizon de scepticisme généralisé ? Contrairement à une défiance active, qui s’exprime, qui interpelle, il est très difficile de faire quelque chose « avec » ou « de » ce scepticisme passif[6]. Sur une défiance critique, on peut prendre appui pour améliorer l’action publique, en incorporant les interpellations et en s’efforçant d’y répondre. Mais l’individualisme sceptique est beaucoup plus malaisé à manier, il glisse entre les doigts de l’acteur public. 

Sans faire de la marseillologie de comptoir, on peut dire que c’est une très bonne idée se poser cette question ici à Marseille. Autant on lit souvent que, dans certains domaines de l’action publique, Marseille aurait vingt ans de retard sur d’autres métropoles, autant, en matière de scepticisme, elle a peut-être vingt ans d’avance. On a dit plus haut que le politique, parce qu’il suppose le collectif et la projection dans l’avenir, ne peut pas se faire sans promesse. Or justement, s’ouvre bientôt, avec l’horizon des élections municipales, la saison des promesses. Que doit-on promettre, que peut-on promettre à un peuple de sceptiques ? Faut-il même s’y risquer ?

On sait que « chat échaudé craint l’eau froide » et que les Marseillaises et les Marseillais sont, à cet égard, des « grands-brûlés » de la politique. Donc ils seront difficiles à mobiliser[7]. Deux ressources principales peuvent cependant être utilisées : d’une part l’imagination – et c’est tout l’intérêt des ateliers AP2042 comme celui de ce soir –, et d’autre part la valeur de l’exemple, la capacité à se dépasser, à situer au-dessus de soi-même, à se placer au service d’un collectif plus grand que sa famille, son clan, son camp. Il y a peut-être quelques signes qui incitent à l’optimisme, à Marseille, sur ce terrain-là. Toute la question sera de savoir s’ils peuvent durer plus qu’une saison ; mais cela vaut peut-être la peine d’y croire un peu. 


[1] Exemple tiré de l’intervention de Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny (Seine-Saint-Denis) au cours du débat « Éducation : 65 millions d’experts ? », organisé le 5 avril 2018 par France Stratégie.

[2] L’enquête European Social Survey/Trust in Justice, réalisée en 2010-2011, classe la France 14e sur vingt pays européens quand il s’agit de savoir si la police prend, aux yeux des citoyens sondés, « des décisions justes et impartiales ».

[3] Je reprends ici une expression forgée par le collectif « Pacte civique », pour décrire les attitudes des administrations qui font montre d’une suspicion générale et excessive à l’égard de leurs usagers.

[4] Kääriäinen J. et Sirén R. (2012), “Do the police trust in citizens ? European comparisons », European Journal of Criminology, 9, 3, 276-289.

[5] Aussi bien dans Lignes de Faille (2016) que dans Expertise et démocratie (2018).

[6] On peut lire en écho à ces réflexions le texte du sondeur Brice Teinturier, « Plus rien à faire, plus rien à foutre », Robert Laffont (2017), prix du livre politique.

[7] De ce point de vue, le premier tour des élections municipales (qui s’est tenu six mois après l’atelier) a confirmé cette situation : au-delà de la crise sanitaire, qui a entraîné une faible participation sur l’ensemble du pays, Marseille a encore accru son retard sur les autres grandes villes du pays en la matière (32,5 % contre 44,7 % au niveau national).

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Futurs Soin et attention Transformation publique

Un État de Catastrophe

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Regard sur les services publics au prisme de la collapsologie, ce texte reprend l’intervention de Godefroy Beauvallet en ouverture du premier épisode du cycle de prospective de l’action publique #AP2042, organisé le 6 novembre 2018 par Vraiment Vraiment au Liberté Living Lab à Paris. Un codicille y a été ajouté en mars 2020, en pleine épidémie de COVID-19.