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“Former pour répondre aux grands enjeux du siècle” : entretien avec Léa Douhard (Policy Lab de Sciences Po Paris)

Temps de lecture : 6 minutes

Après la soirée du 5 avril consacrée à la prochaine génération de designers des politiques publiques (voir le replay) et la vraie-fausse lettre de candidature à la direction du nouvel Institut national du service public, nous poursuivons notre exploration des formations qui cherchent comment préparer les femmes et les hommes aux problèmes contemporains. Léa Douhard est responsable du “Policy Lab” de l’École d’affaires publiques de Sciences Po Paris et elle a beaucoup à dire sur le sujet.

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Autrement Autrement – Le Policy Lab fait partie de Sciences Po, lieu de recherche et de formation des futur·e·s dirigeant·e·s public·que·s. D’après toi, quels sont les défis que les politiques publiques – et donc ces futur·e·s responsables – vont devoir relever dans les années qui viennent ?

Léa Douhard – La liste est à la fois longue et connue. Agir maintenant, sans attendre, face au changement climatique, préserver la biodiversité, lutter contre les déserts médicaux, mieux défendre l’égalité des chances, réguler les réseaux sociaux, lutter contre les discriminations… Les étudiants sont avides que leur formation aborde ces défis et c’est la mission de Sciences Po depuis 150 ans d’intégrer les enjeux contemporains aux enseignements. 

Au-delà de cette liste non exhaustive, ce qui me paraît être un défi au-delà des défis, c’est l’identification et la définition des nouveaux problèmes. Ceux qui ne sont pas encore formulés. Geoff Mulgan, le fondateur du NESTA au Royaume-Uni, définissait trois types de défis. D’abord, apprendre à résoudre les problèmes déjà connus. Ensuite, apprendre à résoudre les nouveaux problèmes – toute la liste citée plus haut, bien identifiée et dont on cherche à résoudre les problèmes en croisant les disciplines, en expérimentant, etc. Enfin, apprendre à identifier, définir et résoudre les problèmes qui n’existent pas encore. Par exemple, le cadre conceptuel permettant de traiter ensemble réchauffement climatique et inégalités sociales n’est pas encore posé au bon niveau. On a aussi des professeurs, à Sciences Po, qui aident à poser ce genre de cadre conceptuel, comme Bruno Latour. 

C’est ce qu’on essaie de faire, au Policy Lab. Il s’agit moins de permettre aux étudiants de travailler sur des “projets innovants”, l’innovation” pouvant être un peu tout et n’importe quoi, que de leur donner des outils et des postures différentes pour résoudre les problèmes de demain, ceux pour lesquels la manière dont on les forme aujourd’hui, les savoirs qu’on leur donne, ne suffisent pas. 

AA – Justement, quelles compétences te paraissent nécessaires pour relever ces différents types de problèmes – de ceux qu’on connaît mais qu’on n’est pas parvenus à résoudre encore, à ceux qui ne sont pas encore clairement cristallisés ? 

A Sciences Po et en particulier à l’École d’affaires publiques (EAP), on forme les futurs dirigeants publics. Pour préparer au mieux les quelque 1500 étudiantes et étudiants que l’on accueille chaque année au sein des formations de l’EAP à leurs futures fonctions, nous devons dès maintenant intégrer les grands défis qu’ils auront à résoudre demain. Transition écologique, crises de la démocratie, transformation numérique : autant de dynamiques qui viennent percuter un certain nombre de certitudes et de méthodologies transmises en formation initiale. Eh bien, le rôle du Policy Lab est d’explorer les manières d’articuler la formation classique et les contraintes conjuguées de ces transitions en proposant des modules de formation innovants et professionnalisants. Par exemple, les étudiants ont la possibilité de développer des projets d’intérêt général concrets en lien avec des partenaires extérieurs avec l’Incubateur de politiques publiques ou le Certificat égalité femmes-hommes et politiques publiques. Ils participent aussi à des études de cas ou des simulations qui leur permettent de décortiquer des controverses publiques complexes et contemporaines.

Ce que je dis aux étudiants, quand ils postulent, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir un truc sympa dans leur maquette d’enseignements. Je considère qu’on est dans une démarche de transformation publique : on est au bout d’un modèle global, et face aux crises, les vieilles recettes ne fonctionnent plus. Il faut former les étudiants à faire un pas de côté dans la façon de concevoir, de mettre en œuvre et d’évaluer les politiques pour répondre aux grands enjeux du siècle.

Au début de leur parcours, quand on demande aux étudiants ce qu’est pour eux l’innovation publique, ils ont deux réponses principales. Ils parlent de Guillaume Rozier, avec une vision très numérique et extérieure à l’action publique, ou disent qu’il s’agit d’appliquer les méthodes du privé dans le public – on voit ainsi la pénétration des principes du nouveau management public. A partir de là, on essaie de travailler avec eux à un décentrement vis-à-vis de ces premières visions, et à l’adoption d’approches plus critiques. 

AA – Concrètement, qu’est ce que cela donne ?

Au sein de l’Incubateur de politiques publiques, qui est un des principaux programmes du Policy Lab, nous travaillons par exemple à ce que les étudiants développent le réflexe de penser de façon centrale à l’usager d’un dispositif, notamment en allant sur le terrain. Cette année, ils sont allés en immersion dans des hôpitaux, des écoles, des services municipaux, ils ont maraudé avec la Croix-Rouge, se sont immergés dans des musées… Ce n’est pas des choses dont ils ont l’habitude au sein de leur scolarité.

Nous essayons également de transmettre la capacité à répondre à un problème de politique publique en passant par un objet, via le prototypage – alors que pour eux, la forme la plus aboutie est l’écrit, la note, le “policy brief”. Faire valoir la valeur d’un objet pour répondre à un problème les sort de leur zone de confort et paradoxalement, au début, ils trouvent que ce n’est pas concret. Puis ils s’aperçoivent que c’est une manière d’aller vers les usagers et les agents, pour les faire réagir sur l’utilité ou au contraire la redondance éventuelle, d’une idée. Passer de l’analyse théorique à un objet, c’est un gros changement pour eux. Or, pour relever les grands défis dont on parle, la capacité à écrire et à faire des recommandations n’est pas suffisante. 

Les fondamentaux de l’approche expérimentale font également partie du programme. Là aussi, c’est autant une question de posture que de compétences : accepter de tester la validité de son idée sur le terrain, recueillir et tenir compte des retours des citoyens, implique d’être capable de revenir sur ses présupposés et sur ce qu’on imaginait comme étant une bonne solution. Nous travaillons avec les chercheurs de la faculté permanente de Sciences Po pour croiser les méthodes du design et les méthodes d’expérimentation bien connues des chercheurs, mais qui ne sont pas habituellement appliquées à un objet. 

Enfin, on leur apprend à travailler avec d’autres disciplines et d’autres corps de métier très différents. C’est, par exemple, le sens du travail avec l’ENSCI et avec des étudiants qui ont un parcours de futurs designers. 

AA – Comment ça se passe, la collaboration entre des étudiants de Sciences Po et des étudiants de l’ENSCI ?

LD – Au départ, c’est un peu le choc des cultures, avec des stéréotypes énormes d’un côté et de l’autre. Les étudiants de l’ENSCI disent qu’au début, les étudiants de Sciences Po pensent qu’ils vont les aider à faire des powerpoint plus jolis ! La collaboration oblige chaque côté à expliciter les compétences qui peuvent être versées au pot commun : qu’est ce que mes compétences d’étudiant en design ou d’étudiant à Sciences po peuvent apporter à un projet ? 

Et puis, côté Sciences Po, c’est complètement révolutionnaire de travailler avec des gens qui, en quelques minutes, vont commencer à dessiner, à prototyper une interface ou un objet. Un étudiant parlait aussi de la différence entre les manières de réfléchir avec de jolis mots, en parlant de la “réflexion linéaire” des Sciences Po et de la “réflexion en nuage” des futurs designers. 

Ce qui est sûr, c’est que tout ça s’inscrit dans les envies de bifurcation des étudiants, de chaque côté, qui ont envie de mettre leurs compétences au service du bien commun en inventant des parcours un peu moins linéaires et attendus.  Un autre point commun est le flou autour du type de métier “dans” et “autour de” l’action publique auquel ces formations donnent potentiellement accès. Il y a encore peu d’exemples de parcours, peu d’informations, et peu d’endroits où faire un stage en dehors par exemple d’agences comme Vraiment Vraiment ou Où sont les dragons. Même si je reçois davantage d’offres ces derniers mois, y compris au sein d’acteurs publics comme la Direction interministérielle de la transformation publique. 

AA – Après une telle formation, les étudiants trouvent-ils des débouchés à la hauteur de leurs attentes ?

LD – C’est difficile d’avoir du recul à ce stade, mais ce qu’on observe est qu’après tous les efforts de Sciences Po pour diversifier les profils “à l’entrée”, il y a aujourd’hui clairement un enjeu de diversifier aussi les parcours à “la sortie”, à deux niveaux. 

D’abord, celui des nouveaux métiers de l’action publique, ceux dont on ne parle pas aux étudiants et pour lesquels il n’existe aujourd’hui aucun référentiel, aucune carrière “type”, aucun concours spécifique. C’est le cas, par exemple, des métiers du design des politiques publiques.

Ensuite, il y a les nouvelles manières d’exercer les métiers classiques de la haute fonction publique, notamment via les concours. Trois étudiants qui viennent de rentrer à l’INSP (l’école issue de la fusion de l’ENA, de l’INET, etc., ndlr) sont passés par le Policy lab, et témoignent de l’influence que ce passage a eu dans leur vision des politiques publiques et dans leur manière d’envisager leur carrière. C’est un enjeu fondamental, ici : comment donner aux étudiants des éléments de posture différents, et les moyens de les garder tout au long de leur parcours de formation puis professionnel. 

C’est pour ça, notamment, qu’on s’appuie sur le design. L’idée n’est pas de fournir aux étudiants une réponse unique aux problèmes, mais de leur fournir un ensemble d’outils, de méthodes, comme autant de petites graines pour la suite. On travaille sur l’adoption de réflexes qui pourront servir dans le moyen et long terme. Ensuite, c’est aussi notre rôle de travailler avec les écoles qui préparent à la haute fonction publique et avec les futurs recruteurs, pour que ce qu’on essaie de faire ici puisse être poursuivi, que les transitions soient assurées.

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Soutenabilités : comment outiller la volonté politique ?

Temps de lecture : 12 minutes

France Stratégie a publié le 8 mai 2022 un rapport intitulé “Soutenabilités. Orchestrer et planifier l’action publique”. Produit par Johanna Barasz, Hélène Garner, Mathilde Viennot, Julien Fosse, Émilien Gervais, Anne Faure et Emmanuelle Prouet, il est le fruit de deux ans de travaux autour de 5 champs d’action publique et de réflexions ouvertes associant chercheurs, élus, experts, entreprises, associations… 

Vraiment Vraiment a participé à la conception et à la représentation des fonctions de “l’orchestrateur”, chargé d’améliorer la cohérence des politiques publiques à l’aune des soutenabilités. Une semaine après la sortie du rapport, nous avons voulu en creuser certains aspects avec Johanna Barasz et Hélène Garner, deux des autrices du rapport.

Autrement Autrement – Les seuls arguments qui ont percé pendant la campagne de l’élection présidentielle en matière d’action publique portaient sur la critique de “l’administration administrante”, et France Stratégie propose aujourd’hui la création d’une nouvelle administration. C’est assez osé, non ?

Johanna Barasz – Le rapport propose moins la création d’une nouvelle administration que d’une nouvelle manière d’administrer et de conduire l’action publique. Nous avons la conviction que, si les enjeux de soutenabilités relèvent avant tout d’une question politique, quelqu’un qui serait Président de la République ou Premier ministre et qui serait volontaire sur ce sujet serait aujourd’hui largement empêché par le fonctionnement actuel de l’Etat. Notre proposition vient outiller un nouveau rapport entre ambition politique et moyens d’action. 

Hélène Garner – Il s’agit d’une lecture trop rapide du rapport. On ne propose pas de créer une nouvelle administration, pour créer une administration. Nous listons un certain nombre de fonctions qui doivent, selon nous, être remplies et nécessitent une forme de centralité – c’est pourquoi nous suggérons que le pilotage de ces fonctions soit placé auprès du Premier ministre. Cela appelle sans doute des réorganisations, à partir principalement d’administrations existantes qui assurent tout ou partie de ces fonctions. 

AA – Le mot choisi comme titre du rapport, “soutenabilités” au pluriel, est original : ce n’est pas forcément un mot dont on a l’habitude dans le débat français. Pouvez-vous retracer la généalogie du travail mené par France stratégie en amont de la publication du rapport ? 

HG – Suite à la mobilisation des Gilets jaunes, France Stratégie a lancé en février 2020 un séminaire consacré aux soutenabilités, avec la conviction qu’il n’était plus possible de faire des politiques publiques “comme avant” compte tenu de l’épuisement du modèle social, du cadre démocratique et de notre manière d’habiter la terre. Il nous semblait qu’il fallait imaginer des manières de mieux prendre en compte simultanément les enjeux sociaux, démocratiques et écologiques de l’action publique d’où le s ajouté à soutenabilité. 

JB – Nous avions besoin d’un concept qui nous permette de penser ensemble les enjeux environnementaux, sociaux et démocratiques. Le nom choisi, “soutenabilités”, paraissait pour cela plus intéressant que “développement durable” : il permet de déconnecter le sujet de la notion de “développement” et de prendre un peu de distance avec l’existant, le développement durable étant très institutionnalisé localement, nationalement et au niveau européen. Or, la manière dont cette institutionnalisation s’est faite l’a un peu galvaudé : on en retient aujourd’hui essentiellement la dimension environnementale, et on a un peu perdu sa vocation systémique initiale. Dans les discours politiques comme dans l’action publique, on parle rarement des questions sociales ou d’inégalités – et encore moins de démocratie et d’institution, en termes de développement durable.

En miroir, les soutenabilités permettent aussi de parler des insoutenabilités. On peut se satisfaire de politiques publiques qui ne sont pas “durables” – il est parfois légitime d’en mettre en place, comme celles déployées en urgence en réaction à la pandémie de covid. Mais, on ne peut pas imaginer et mettre en œuvre des politiques “insoutenables”. Le terme ‘soutenabilités’ permet de penser un cadrage et des limites, et à établir un référentiel c’est-à-dire une vision partagée de ces limites et de ce cadrage. Un tel référentiel a vocation à transcender les clivages politiques : c’est en son sein que plusieurs politiques publiques, plusieurs orientations, plusieurs chemins, sont possibles. Mais sortir du cadre entraîne forcément des insoutenabilités. Nous avons cherché à articuler des paramètres impondérables avec la reconnaissance de la pluralité des préférences collectives, indispensable pour avoir une chance d’atteindre les objectifs climatiques dans un cadre démocratique. 

HG – Nous avons donc cherché les conditions d’une action publique et de politiques publiques soutenables, c’est-à-dire durables, systémiques et légitimes. Ce dernier terme est important, car nous insistons beaucoup dans le rapport sur le caractère démocratique des politiques publiques, qui nous semble à renforcer, avec une meilleure articulation entre délibération citoyenne, démocratie sociale, démocratie parlementaire et fabrique des politiques publiques. 

AA – Pouvez-vous nous parler de la méthode de travail choisie ? 

HG – Le séminaire s’est organisé sur deux ans en plusieurs cycles. Le premier a permis de cartographier l’existant. Nous avons constaté qu’il y a énormément de choses qui s’imaginent et se font, y compris pour avoir une vision transversale et systémique des politiques publiques, mais qu’il s’agit de processus qui sont trop “à côté” de la prise de décision publique. Cela génère beaucoup de reporting, mais peu de transformation, et en outre conduit à une dilution des moyens sans que l’on atteigne les objectifs fixés, en matière climatique par exemple. 

Le deuxième cycle a permis l’ouverture du “capot” de certaines politiques publiques, passées au crible des soutenabilités. Nous avons travaillé sur la protection sociale, la santé au travail, le numérique, le nucléaire et la santé, afin d’identifier les freins et les résistances à des politiques publiques décloisonnées, et voir ce qui empêche l’Etat de mener des politiques soutenables de long terme.

Enfin, le troisième cycle s’est articulé autour d’une séance de travail avec une centaine de personnes pour mieux identifier des leviers d’action en fonction des moments de la fabrique des politiques publiques, et il s’est conclu par la production du rapport. 

JB – Nous avions besoin avec ce troisième cycle de remonter en généralité, et de représenter les formes que pourrait prendre une institutionnalisation des questions que l’on traitait. Nous n’avions pas d’idée toute faite de ce qu’il fallait proposer, et l’idée de “l’orchestrateur des soutenabilités” n’était pas du tout dans nos têtes au départ de ce troisième cycle. C’est, je pense, une des forces de ce rapport : nous avons été sincères dans le cheminement, et les propositions sont ancrées dans le diagnostic. Nous n’avons pas post-rationalisé un diagnostic pour justifier des propositions ficelées. 

AA – Parmi ces propositions, il y a la mise en place d’une “stratégie nationale des soutenabilités”. Là aussi, n’est-ce pas rajouter une couche technocratique à un écosystème qui n’en manque pas ? 

HG – Cette stratégie nationale des soutenabilités porte en elle un renouvellement de la planification, qui nous est apparue comme un levier central de la réorganisation de l’Etat. Nous avons recensé dans le rapport une cinquantaine de “stratégies” et de “plans” existants (sans garantie d’exhaustivité !). Ce qui manque ce ne sont donc pas les plans, c’est une cohérence d’ensemble et une articulation entre eux sans laquelle on constate une énorme perte d’énergie. La stratégie nationale des soutenabilités serait la traduction d’une volonté politique en objectifs, indicateurs et moyens d’actions. Au centre, il y a évidemment les objectifs de décarbonation, qui relèvent d’engagements internationaux de la France et sur lesquels on ne revient pas, mais il faut absolument leur adjoindre de façon cohérente des objectifs sociaux et démocratiques.

JB – La stratégie nationale des soutenabilités serait également opposable. Si l’on regarde la “stratégie nationale bas carbone” (SNBC), il y a, sur le papier, tout ce qu’il faut pour réussir : des objectifs, un calendrier, une déclinaison par secteur… Mais au-delà des objectifs considérés par certains comme insuffisants, elle n’est pas un référentiel pour les politiques publiques. Si elle n’est pas respectée (et elle ne l’est pas), on ne respecte pas nos engagements. C’est la faiblesse d’une approche par l’arbitrage de la fabrique des politiques publiques : on en vient à arbitrer entre la SNBC et d’autres priorités, souvent au détriment de la première. Nous proposons une approche plus intégrée, qui suscite de la coopération autour d’objectifs de long terme. 

AA – L’élection présidentielle est passée, les législatives sont dans quelques semaines. Quel devrait être le calendrier de la mise en place d’une telle stratégie nationale, selon vous ? 

JB – Soyons clairs, il y a un décalage entre l’urgence à agir et le temps nécessaire pour de telles transformations, mais on l’assume. Il y a un cadre normatif à construire, pour organiser les pouvoirs publics autour des soutenabilités, mettre en place l’orchestrateur et lui donner des moyens d’action de moyen terme, articulés autour du rythme politique du quinquennat : si on est réalistes, cela prend bien plus que quelques semaines. On peut imaginer consacrer la première année à construire ce dispositif. On parle d’une véritable transformation, donc il est légitime de prendre un peu de temps pour la mener. Le temps manque, face aux urgences climatiques, mais il manquera encore plus si on est totalement incapables d’agir parce que la décarbonation aura été tentée à marche forcée et que le pays est à feu et à sang : c’est ça que nous voulons éviter, fondamentalement. 

AA – Emmanuel Macron s’est engagé pendant la campagne à gouverner avec un “grand débat permanent” avec les Français. Comment est-ce que cela peut s’articuler avec la planification écologique ?

HG – Il faut être attentif à clarifier les débouchés pour que ce grand débat permanent ne soit pas une manière de dissimuler des réformes derrière une pseudo-concertation qui ne permettrait pas d’assurer la conception et la mise en œuvre de politiques durables, systémiques et légitimes. Il doit y avoir des moments de discussion, de délibération sur les options possibles et aussi de mise en visibilité des dissensus, des conflits de soutenabilités qu’elles portent. Et il doit y avoir ensuite des moments de décision puis d’action. C’est cette articulation qu’on appelle le ‘continuum délibératif’. On ne peut pas débattre sans cesse mais il faut du débat préalablement à chaque décision structurante. Et le débat fondateur de la stratégie nationale c’est celui des élections présidentielle et législatives. C’est là que doivent émerger nos préférences collectives qui guideront les objectifs de la stratégie nationale.

Ce qui doit être débattu ensuite ce sont les chemins pour atteindre ces objectifs, car il n’y en a pas qu’un et ils doivent être discutés avec les citoyens puis faire l’objet d’un travail parlementaire. C’est cette articulation qui doit aujourd’hui être repensée pour en faire un véritable préalable à la décision. 

JB – Qu’il y ait en permanence des espaces de débat, c’est bien. Mais attention toutefois, une délibération, ça doit se conclure, et ça se conclut par des décisions qui donnent lieu à action. Il faut faire attention à ne pas créer de fatigue de la participation. Multiplier les espaces et les moments de concertation c’est parfois multiplier les occasions pour les mêmes gens de dire les mêmes choses, sans que cela ne permette de raccrocher les citoyens qui se tiennent éloignés de la fabrique de l’action publique et qui ne participent pas à ces dispositifs.

Au fond, c’est aussi la démocratie représentative, qu’il faut réformer. On l’a vu pendant le cycle 2. Une séance de travail portait sur la question “A quelles conditions peut-on débattre du nucléaire ?” En relisant le cahier ensuite, on s’est aperçu qu’on avait écrit qu’à la fin, c’est le Parlement qui doit trancher. Mais c’est un peu hypocrite, d’opposer ainsi les citoyens et le Parlement dans ce domaine : on sait bien qu’en matière nucléaire, ce n’est pas le Parlement qui décide. De même à la fin de la Convention citoyenne, on peut se demander si finalement, le problème était réellement entre les citoyens et les parlementaires, ou plutôt entre les citoyens et l’exécutif. L’enjeu du continuum délibératif, c’est d’éclairer le Parlement avec le résultat des délibérations citoyennes, et pour cela, il y a des conditions à respecter  en termes de  calendrier du travail parlementaire (il faut donner du temps aux Assemblées pour travailler), de participation des élus aux espaces de délibération citoyenne pour qu’ils comprennent ce qui conduit à tel ou tel résultat, de moyens d’expertise et de contre-expertise du Parlement…Tous ces éléments sont aussi déterminants que la qualité des processus de participation citoyenne. 

AA – Comment l’orchestrateur peut-il renouveler la manière de faire interface entre politique et administratif ? 

HG – C’est le cœur du sujet du rapport : on n’est pas là pour se substituer à la volonté politique, mais pour l’outiller. Les connaissances scientifiques existent – la question est celle de leur traduction en langage opérable politiquement. Et c’est tout le travail d’une institution comme France stratégie (on y avait d’ailleurs déjà réfléchi avec le rapport sur la crise des relations entre expertise et démocratie). L’organisation de l’Etat doit ensuite être en capacité de déployer cette vision avec là encore des outils et des processus renouvelés, intégrant la question des limites, mais aussi des manières de résoudre les conflits de soutenabilités. C’est moins une affaire de formation que de « culture » au sens large : une façon d’appréhender le monde avec des outils renouvelés.

JB – Un référentiel pour les politiques publiques, c’est politique, le but n’est pas d’être “neutre”. La démocratie et le politique s’appuient sur des grands cadres de référence, qui varient en fonction des périodes mais ont vocation à dépasser à la fois les frontières des partis et la durée des mandats. 

On parle donc d’un niveau de politisation qui se situe au niveau du contrat social – au sein duquel, bien entendu, il peut y avoir des chemins distincts, rivaux, c’est une condition de la démocratie. Au cœur de nos préoccupations, il y a la volonté d’éviter un “TINA” climatique, qui ne mènerait nulle part. Mais pour cela, il y a un consensus minimal du contrat social qu’il faut construire, et il nous semble que l’intégration à la fabrique des politiques publiques des limitesest la meilleure manière de fixer un cadre commun à l’intérieur duquel se disputer, voire se combattre. 

AA – Si ce séminaire était à refaire, que feriez-vous de différent ? 

HG – On peut dire qu’on n’a pas manqué de matière à traiter, et en deux ans nous avons recueilli une masse considérable de témoignages, d’analyses, d’expériences, notamment au niveau territorial … La question des territoires mérite néanmoins d’être encore approfondie, même si on l’aborde dans le rapport, notamment pour parler de la contractualisation renouvelée qu’il faut construire entre Etat et collectivités locales à l’aune de la stratégie nationale. Il faut davantage réfléchir à ce que devrait être l’action de l’Etat dans les territoires, en termes de missions comme de compétences, et comment mieux articuler son action avec les collectivités dans une perspective de planification. C’est d’ailleurs d’autant plus intéressant que les territoires saisissent aujourd’hui souvent bien mieux que l’Etat les notions de limites. 

JB – Oui, il n’est pas certain que l’Etat ait grand-chose à apprendre aux collectivités en matière d’approche systémique notamment, il y a une avance importante de beaucoup territoires en la matière. Mais c’est un travail à part entière qui reste à mener, pour élargir la focale à l’action des collectivités. On a préféré prendre acte et assumer notre positionnement au cœur de l’Etat central, avec des réponses et des propositions situées. 

AA – Pour autant, est-ce que la lecture du rapport tel qu’il a été publié est susceptible d’intéresser un élu ou agent local ?

HG – Oui, en tous cas on l’espère ! Un des objets imaginé et détaillé dans le rapport est “l’enquête de soutenabilités”, un outil pour faire de l’évaluation in itinere d’une politique ou d’un dispositif public et analyser sa cohérence avec une stratégie de soutenabilités. C’est un outil qui permet d’ajuster, voire d’arrêter, un dispositif qui aurait des impacts insoutenables. Nous avons imaginé une maquette de cet outil, pas encore testée, mais qui peut inspirer tous les acteurs d’une politique ou d’un dispositif, y compris bien entendu au sein des collectivités territoriales. 

JB – Il y a un autre outil dans le rapport, qui est la déclinaison sous forme de questionnements, des fonctions de l’orchestrateur des soutenabilités pour des organisations de nature et d’échelle très différentes. C’est totalement déclinable dans des collectivités locales.

Nous aurions maintenant envie de travailler ces outils et de les tester avec leurs usagers potentiels, pour en faire un véritable kit qui soit exploitable et utile au plus grand nombre d’agents publics possible, quand bien même l’Etat ne se ré-organiserait pas dans les 6 mois qui viennent en intégrant l’orchestrateur. 

Par ailleurs, le rapport est aussi intéressant pour sa dimension “référentielle”, quasiment culturelle, autour de ces questions. La partie diagnostic a une valeur en elle-même, c’est une manière de poser la question des limites. Il y a besoin que les collectivités le lisent, se l’approprient, le discutent, le critiquent. 

AA – Pour vous accompagner dans la préparation de ce rapport, vous auriez pu avoir recours à un cabinet de conseil (et ne pas le dire), vous avez choisi d’avoir recours à une agence de design des politiques publiques (Vraiment Vraiment) et de l’assumer. Qu’est-ce qui vous a semblé intéressant dans l’approche par le design, pour imaginer un objet comme l’orchestrateur des soutenabilités ? 

HG – Nous ne sommes pas du tout opposés à ce que l’Etat ait recours à des compétences qu’il n’a pas, et qu’il n’a pas vocation à avoir, en interne. Mais pour décider quelles compétences doivent être détenues en interne et lesquelles on va chercher au dehors, il faut d’abord avoir une discussion sur les missions de l’Etat et sur les compétences dont il a besoin pour pouvoir les conduire. La diversité et l’ampleur des crises et des transformations qui sont devant nous doit en effet conduire la puissance publique à s’interroger sur les compétences stratégiques qui lui permettront de les anticiper, de les prévenir et/ou d’en atténuer les effets, et de les gérer.

Clairement, certaines compétences méritent d’être développées – par exemple, en matière d’anticipation et de prospective, voire en partie internalisées comme en matière de maintenance de ses systèmes numériques. Le risque est de désarmer l’État si on ne lui donne pas les moyens de maîtriser toutes les dimensions de ses politiques 

JB : En effet, nous n’avions pas d’intérêt à travailler avec un cabinet de conseil lambda – et l’avoir dit : cela ne correspondait pas à notre besoin, d’avoir des conseils de gens dont ce n’était pas le métier de traiter les questions qui nous préoccupaient, ou en tous cas pas plus leur métier que le nôtre. En revanche, on assume d’avoir travaillé avec Vraiment Vraiment : pour mener à bien le cycle 3, nous avions à la fois besoin de monter en généralité, d’animer un travail collaboratif de convergence et de représenter concrètement les formes que pourrait prendre l’institutionnalisation des questions que l’on traitait. On n’avait pas d’idée toute faite, l’idée de créer “l”orchestrateur” n’était pas du tout cristallisée, et c’est en donnant progressivement chair à des choses assez conceptuelles que l’idée a mûri. Le travail avec les designers a favorisé cette maturation. 

AA – Que vous inspirent les premières réactions au rapport dans la presse et au-delà ? 

HG – Dans la presse, nous avons une satisfaction : quand on regarde les illustrations choisies pour accompagner les articles sur le rapport, il y a une grande diversité iconographique. Il y a des photos des gilets jaunes, de manifestations de jeunes pour le climat, de l’Assemblée nationale, de biodiversité… Cela illustre la diversité des enjeux de conflits de soutenabilité que l’on traite dans le rapport, et cela montre que le message est bien passé de quelque chose qui dépasse la seule planification écologique. Et nous avons eu aussi plusieurs réactions d’acteurs territoriaux qui ont envie de discuter de l’orchestrateur et de la place des villes, des régions, des agglomérations dans ce schéma.

JB – Nous avons aussi des réactions très favorables de la communauté qui a participé aux travaux ces deux dernières années. Dans les administrations, une version préliminaire du rapport avait circulé avant sa publication. C’est frappant, dans les réactions, de voir comment les lecteurs ont “picoré” dans le rapport, avec une assez grande facilité à se projeter et à projeter leur institution dans ce qui est proposé. 

AA – Quelles sont les prochaines étapes ? 

JB – Nous n’avons pas encore complètement “atterri” !  Il y a une “marque” Soutenabilités, qui a vocation à abriter la poursuite de ces réflexions, sur le volet territorial comme pour passer au crible un certains nombres de dimensions de l’action publique et de politiques sectorielles sur le modèle de ce qu’on a fait avec les cahiers des Soutenabilités du cycle 2. Maintenant qu’on a le référentiel, on peut revenir vers les politiques sectorielles pour les analyser et proposer des évolutions. 

On peut aussi, pour aller plus loin, développer la dimension “soutenabilités” dans notre cœur de métier, l’expertise et la prospective – ce qui est un peu ce qui est décrit dans la fiche 3 de l’orchestrateur. 

Parallèlement, il y a matière à poursuivre la construction d’outils, à les enrichir et à les tester avec celles et ceux qui ont vocation à les utiliser. Ce serait relativement nouveau pour France Stratégie, et cela pourrait aller de pair avec une nouvelle manière de faire de la prospective et de l’évaluation.

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Polémique sur les cabinets de conseil : propositions pour améliorer l’achat public de prestations intellectuelles

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Auditionnée au Sénat en janvier, Amélie de Montchalin, Ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, a annoncé pour 2022 une baisse de 15% des dépenses de l’État consacrées à l’achat de prestations de conseil en organisation et en stratégie. Cette annonce fait suite à la polémique sur le recours – et les montants attribués – à McKinsey & Company dans le cadre de la gestion de la pandémie.

Vraiment Vraiment, Datactivist et, dans une moindre mesure, Spintank, travaillent comme prestataires pour des acteurs publics (plus de 80% du chiffre d’affaires de VV et de Datactivist). Si nous ne sommes  pas directement concernés par la baisse annoncée par la Ministre (sous réserve de son application avec discernement par les acheteurs publics !), nous nous intéressons de près aux enjeux d’achats publics. Notre travail ne repose pas sur les mêmes fondamentaux que celui des cabinets en stratégie, et nous défendons quelques principes pour améliorer l’utilité de l’argent public dépensé en prestations intellectuelles. 

Nos valeurs et nos manières de faire nous distinguent assez radicalement des géants du conseil

D’abord, nous mobilisons des compétences et expertises qui restent rares au sein des acteurs publics. Si l’on prend l’ensemble des Ministères, en central et en déconcentré, ainsi que les collectivités locales, les designers, les experts en gestion des données publiques et communication numérique représentent une goutte d’eau dans l’océan. Cela tend à évoluer, et les écoles de design ne s’y trompent pas, qui proposent de plus en plus des formations dédiées à l’action publique. Mais il risque de se passer du temps avant que le tout nouvel INSP ou les IRA ne forment des futurs cadres publics designers, des spécialistes en gestion des données publiques et des communicants numériques. Au contraire, les cabinets de conseil vendent à l’État le travail de profils relativement similaires à ceux des cadres de la fonction publique (Sciences Po, Polytechnique, ENA, écoles de commerce…). Les acteurs publics achètent donc paradoxalement au prix fort des compétences dont ils disposent en interne. Par ailleurs, les montants de nos prestations sont sans commune mesure avec les missions qui ont interpellé la Commission d’enquête du Sénat, ce qui nous permet d’ailleurs de travailler aux côtés de collectivités et organisations publiques de toutes tailles, sur tout le territoire. 

Ensuite, nous aimons l’action publique et ses agents. Cela peut paraître anodin ou niais, mais il s’agit d’un parti-pris assez fort : nous sommes convaincus que pour affronter les défis contemporains (et ceux qui arrivent), nous allons avoir plutôt avoir besoin de davantage d’un renforcement et d’une amélioration de l’action publique – pas d’une diminution. C’est pourquoi, par notre travail, nous cherchons à renforcer les capacités des agents publics avec des méthodes et approches qui visent à redonner du sens et de la valeur à leur travail, et à améliorer leur impact. C’est ce que nous faisons quand Vraiment Vraiment accompagne, par exemple, les candidats puis les lauréats de l’appel à “problèmes” Défis Cartes Blanches  lancé par la DITP, qu’il s’agisse de pompiers, de soignants, de professeurs ou d’agents d’accueil. C’est ce que nous faisons quand nous travaillons aux côtés des agents et des élus de la Mairie d’Antony pour améliorer l’accueil des habitants ou quand, à Clermont Métropole, Datactivist fait monter en compétence les agents qui saisissent les données et les cadres qui prennent des décisions avec, ensemble. C’est l’esprit de “l’Administration dont vous êtes le héros”, que Spintank a conçu avec Curiouser pour la DITP, ou de la manière dont Spintank a collaboré avec citoyens, agents et élus de Nantes Métropole dans la refonte de son écosystème digital. Quand nous intervenons, nous nous servons de notre position privilégiée de prestataires extérieurs pour signaler les situations de souffrance professionnelle ou de manque de moyens. Nous cherchons à aider à réparer et à consolider les services publics, pas à les raboter ou à les diminuer. Nous cherchons à donner du pouvoir d’agir aux agents et aux citoyens, pas à leur en retirer par des procédures et outils ineptes, du reporting asymétrique ou des pratiques maladroitement transposées du secteur privé. Le secteur public, lui, ne choisit pas ses usagers selon leurs capacités ou leur solvabilité. 

Autant que possible, nous menons des démarches collaboratives et participatives, sans en fantasmer la portée tant qu’elles ne sont pas insérées dans une solide culture de projet et arrimées à une réelle volonté politique. Si nous travaillons en chambre, c’est pour donner forme à des idées recueillies sur le terrain et pour mieux y revenir, afin de remettre sans cesse en question notre production – loin des injonctions descendantes et de l’expertise surplombante. 

Enfin, nous avons le souci de la réplicabilité et de la mise en commun. Notre modèle économique n’est pas fondé sur la duplication pour plusieurs clients des mêmes livrables. Au contraire, nous refusons quasi systématiquement de refaire de la même manière une mission que nous avons déjà faite. Notre culture professionnelle nous conduit à chercher à innover et à explorer de nouveaux horizons en permanence. Une mission de conseil ne peut jamais dérouler la même méthodologie ou les mêmes conclusions dans des contextes organisationnels différents. Nos envies de “mise en communs” et de mise en réseau d’acteurs publics sont malheureusement souvent freinées par les règles de la commande publique et par la difficulté des acteurs à les utiliser à bon escient – c’est pourquoi nous avons aussi quelques propositions pour en améliorer l’utilité, au bénéfice des usagers, des citoyens et des contribuables. 

Trois propositions pour améliorer l’achat de prestations intellectuelles

Première proposition : prévoir la publicité par défaut de la production des missions de prestations intellectuelles effectuées au service d’un acteur public. 

Aujourd’hui, la plupart des livrables produits dans le cadre de commandes publiques ne sont pas publiés – ni au moment de leur livraison, ni, pour ceux qui auraient une portée politico-stratégique particulière, quelques années plus tard. Pourtant, il nous semble que l’intelligence, l’enquête, l’analyse et la conception produites grâce à de l’argent public devraient légitimement pouvoir servir le travail parlementaire, le débat public, la recherche… Le Code des relations entre le public et l’administration prévoit de toute façon que ces livrables soient généralement communicables. Placés sous licence Creative Commons, ils pourraient même devenir des communs vivants. Par exemple, l’Open Data Canvas lancé par Datactivist et géré comme un commun regroupe des composants de divers origines et producteurs destinés à guider les agents dans le processus d’ouverture des données

Prévoir cette publicité par défaut des livrables, y compris pour les missions de conseil en organisation et en stratégie (même quelques mois / années après leur production) inciterait à une meilleure qualité de production et éviterait sans doute les suspicions vis-à-vis de missions sur-facturées. Elle permettrait également aux acheteurs publics de capitaliser sur les expériences d’autres missions, et de commander – si besoin – des prestations à plus forte valeur ajoutée. La publicité des livrables pourrait même favoriser l’implication des acteurs de la société civile et de la recherche dans les prestations intellectuelles. 

Deuxième proposition : faire la transparence sur les bons de commande.

La lettre et l’esprit de la loi font de la commande publique un objet soumis à un haut niveau de redevabilité. Ainsi, tous les acheteurs publics doivent publier les données essentielles de la commande publique (DECP). Cependant, dans le cas des accords cadres à bon de commande, seule l’attribution de l’accord-cadre fait l’objet de la publication de DECP (et plus largement de mesures de publicité), l’exécution réelle de l’accord échappe totalement à la connaissance du public. Les acteurs publics qui souhaitent être exemplaires pourraient innover, et s’illustrer en matière de transparence, en publiant des données (montant, attributaires, objet, durée d’exécution…) sur les bons de commande passés dans le cadre de leurs accords-cadres.

Troisième proposition : prévoir systématiquement l’évaluation d’une prestation intellectuelle fournie au secteur public, avec des critères discutés au début de la mission et qui doivent intégrer les “traces” laissées par la mission au sein de l’administration ou sur un territoire. Est-ce que la mission a conduit à renforcer les compétences et les capacités d’agir de l’organisation publique ? Est-ce qu’elle a contribué à la recherche de l’intérêt général ? Est-ce qu’elle a fait évoluer des postures, permis de nouvelles collaborations ? Est-ce qu’elle a contribué à résoudre un problème, à mieux mettre en œuvre une politique publique, à construire davantage de connaissance partagée d’un terrain ? 

La circulaire du Premier ministre du 19 janvier 2022 sur “l’encadrement du recours aux cabinets de conseil” par l’administration dessine des perspectives intéressantes, notamment sur ce dernier point de l’évaluation. Il est sans doute possible d’aller plus loin. De son côté, la commission d’enquête du Sénat sur “l’influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques” devrait bientôt clore ses travaux.

En tant que PME françaises, créatrices d’emplois de qualité et ayant une conception engagée de notre travail aux côtés des agents publics, nous avons eu l’occasion de partager nos propositions avec le cabinet de la Ministre Amélie de Montchalin. Nous sommes convaincu·e·s que leur mise en œuvre aurait des effets particulièrement vertueux dans le rapport entre acheteurs publics et prestataires, au bénéfice de la démocratie, des usagers et des agents publics. 

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À ce moment de l’histoire, virgule virgule

Temps de lecture : 17 minutes

De quelles histoires, de quels engagements et de quels projets Vraiment Vraiment est-il le nom ? Quelles sont nos bonnes résolutions pour 2022 ? Notre nouvelle organisation ? Les fronts sur lesquels nous allons coaliser, réfléchir, batailler ? Un article pour entrer dans les coulisses, à lire en parallèle de la découverte des projets menés en 2021. Et bonne année !

Chez VV, on se la raconte, plutôt plus souvent qu’on ne se raconte. Il y a plein de raisons à ça – un peu de pudeur, un peu de conviction que les projets menés avec nos clients et les entretiens avec des gens formidables publiés sur Autrement Autrement sont plus intéressants que la vie de l’agence, un peu de “m’enfin,ça ne regarde que nous”, un peu de manque de temps, surtout. Tout est vrai. Néanmoins, cette année, en guise de dernière case du calendrier de l’aVVent d’une année 2021 qui n’en finit pas, nous avons donné libre cours à notre envie de partager avec vous quelques lignes pages, pour prendre un peu de recul sur les 10 dernières années, sur 2021 et pour se projeter dans les années qui viennent. On a aimé y réfléchir et les écrire, nous espérons que leur lecture vous sera moins indigeste qu’un mauvais chocolat.  

Eh oui, 10 ans !

“Il était une fois”… Toute histoire a un début. Où est celui de Vraiment Vraiment ? Sans doute quelque part entre la fin d’études d’une bande de designers de l’ENSCI et des Arts Déco, la création de la 27ème Région en 2008, et un voyage de Marylise Lebranchu – alors ministre chargée de la “réforme de l’État” – à Copenhague, pour y visiter le MindLab. 

Toujours est-il qu’à l’époque (on parle du début des années 2010), design et action publique vivent quasiment en parfaite ignorance réciproque. Pas forcément dramatique, direz-vous : de leur côté, les designers font à l’époque des choses formidables comme, par exemple, des iPhones, et cela n’empêche pas l’Etat et les collectivités locales de faire tourner des choses aussi indispensables que l’éducation nationale, le RSA ou l’hôpital. Bien sûr, ça tourne déjà de moins en moins bien – mais à ce stade il faut être clairs quitte à être décevants : la suite de l’histoire d’amour naissante entre design et politiques publiques ne suffira pas à arranger les choses.

Ne sautons pas les étapes. C’est à cette époque que des gens ont l’idée et l’envie de faire faire des étincelles ensemble aux deux mondes – le public, le design – pour voir “ce que ça fait”. Certains viennent du premier (Christian Paul, Stéphane Vincent, Jacques-François Marchandise), les autres plutôt du deuxième (Romain Thévenet, Alexandre Mussche, Grégoire Alix-Tabeling, Yoan Ollivier, Marie Coirié, Adèle Seyrig, Xavier Figuerola, Matthew Marino, Brice Dury…). Avant ces premières étincelles et ces pionnier·e·s, le design des politiques publiques, ça n’existait pas en France (alors que le Royaume-Uni, par exemple, tentait des choses avec le NESTA). Ici, pas de principes, pas de méthodes, pas de marché(s), pas de collectifs, pas de publications, rien. 

C’est à ce moment que Grégoire et Yoan, d’un côté, Alexandre et Xavier, de l’autre, créent leurs agences, Plausible Possible (PP) et Talking Things (TT). Les débuts sont à la fois excitants et compliqués : seuls les projets de la 27ème Région explorent les manières de donner une juste place au design dans la re-conception de l’action publique. Ailleurs, PP et TT se glissent dans les interstices des appels d’offres pour du design graphique ou mènent des petites missions d’animation d’ateliers. Ce qui conduit à animer des réunions de codir particulièrement récalcitrants à l’innovation (mais qui veulent quand même en acheter pour ne pas paraître hasbeen), à organiser des séances de coaching pour le Programme des Nations unies pour le développement à l’Île Maurice (oui, oui…), à piétonniser temporairement (“tactiquement”, dirait-on aujourd’hui) la Place Royale de Bruxelles, à repenser l’aménagement de l’accueil de l’Hôtel de Ville de Saint-Etienne, à aider au positionnement stratégique d’une start-up de l’ESS…

Talking et Things à la fin des années 2000

À cette époque, l’innovation d’usage n’existe pas. Il faut “hacker” des projets de conception numérique, de graphisme ou de participation citoyenne pour susciter des réflexions autour des pratiques, des usages et des futurs. Il faut taper à toutes les portes et, dès qu’une opportunité apparaît, même quelque chose vaguement relié à ce qui nous plaît, sauter dessus.

Heureusement, des partenaires et amis créent le cadre pour des missions de design qui répondent à nos ambitions. C’est grâce à la FING que nous nous retrouvons à arpenter le Mortainais en plein hiver pour imaginer un service de covoiturage intergénérationnel (projet qui aboutira finalement à une fête des jardins potagers). La 27ème Région nous mobilise sur la “Transfo Bourgogne”, qui marquera le début de notre amour infini pour les projets des territoires ruraux. Parfois, son délégué général Stéphane Vincent nous invite à présenter l’innovation d’usage devant des cadres publics (très dubitatifs).

Petit à petit, les projets portés et racontés avec ce noyau d’initiés nous permettent de convaincre un second cercle et d’entrer dans l’âge des prémices de l’innovation publique par le design. Les premiers appels d’offres sont publiés, nous rencontrons énormément d’acteurs publics pour leur parler du design et leur donner envie d’imaginer ce que cela pourrait créer dans leurs administrations, dans leurs services publics, avec leurs agents et leurs usagers. Nos premières réponses aux appels d’offres sont maladroites, trop longues, mal structurées et truffées de fautes d’orthographe. Nous inondons les potentiels futurs clients de 200 pages pour expliquer ce qu’est le design et son utilité pour un projet de territoire dans la Creuse. Puis Fabien Gélédan, du SGMAP, réussit à nous mobiliser pour un projet de refonte de l’accueil dans les caisses de retraite : notre premier vrai projet de design des politiques publiques. 

Image rare de la naissance de la réponse à un appel d’offre (2019)

La structuration du secteur du design des politiques publiques passe bien entendu par l’apparition et la consolidation des besoins du côté des acteurs publics. Mais, en symétrie, et c’est la partie immergée de l’iceberg, elle implique l’invention et le calibrage de méthodes, outils et protocoles “vivables” de notre côté.

Le design des politiques publiques est un métier-passion. S’immerger sur un territoire pendant une semaine, passer 11h par jour à suivre des infirmières à domicile, en faire le compte-rendu le soir pour ne pas perdre une goutte des petits et grands maux des déserts médicaux, puis imaginer comment y répondre sans compter le temps passé puisque de toute façon le budget est déjà explosé. S’immerger la nuit au sein d’un accueil d’urgence de la protection de l’enfance, pour observer les mille incidents qui émaillent ce temps méconnu des cadres de l’administration où, spécifiquement, la promesse d’hospitalité promise à ces enfants fragiles ne tient qu’à un fil. Et tant d’autres immersions qui demandent une disponibilité immense sur des temps longs, pour comprendre des métiers, des organisations, des situations et voir comment le design peut aider.

Des expériences extraordinaires mais éreintantes et dont nous pressentons qu’elles ne sauraient être durables sans un effort de formalisation méthodologique, d’attention à soi et à nos équipes autant qu’à nos clients et à leurs usagers et sans quelques solides garde-fous. Pour inventer un métier que l’on imagine exister longtemps, il nous fallait sortir du sprint permanent et gagner en endurance –- une tension partagée avec de nombreux métiers qui nécessitent un engagement sur le terrain, comme avec certains collectifs d’architectes. Pour cela, nous avons appris comment marchaient les différents niveaux de collectivité et l’État, nous avons établi des méthodologies, nous avons augmenté nos tarifs, nous avons capitalisé sur chaque rencontre, chaque territoire, pour être plus malins la fois d’après.

En route pour la journée aux côtés d’une infirmière dans la Vallée de l’Aiguille, officiellement espace le plus reculé de France en hiver (2011)

Grâce à une certaine adversité, arrive un premier moment de structuration : il faut apprendre à répondre à des marchés publics, à tenir une comptabilité d’entreprise, à gérer la trésorerie… et à embaucher. À rebours des pratiques du secteur où le freelancing (souhaité ou subi) est la règle, et en dépit des conseils donnés par des designers plus âgés, Plausible Possible embauche. Une, puis deux, puis trois salariées… Un sacré pari sur l’avenir et une marque de fabrique qui reste centrale chez Vraiment Vraiment. 

Pourtant les finances des agences sont tendues. Nous découvrons à la fois le décalage entre réalisation et paiement de la prestation, et les difficultés à se faire payer dans des délais raisonnables (sinon réglementaires) par les acteurs publics. Fin 2014, pendant plusieurs mois, il n’y a pas de rentrée d’argent chez PP, ce qui n’est pas sans poser problème.

Nous nous acharnons, car après 3 ans de travail, les premiers vrais marchés de design des politiques publiques commencent à tomber, en complément de projets de la 27e Région toujours plus intéressants – comme la mission en région Nord-Pas-de-Calais pour imaginer le “Collaboratoire” et les futurs outils numériques des élus, aux côté de Jean-François Caron. C’est aussi à ce moment que le premier gros accord-cadre (sorte de “super marché public” pluriannuel) de design des politiques publiques est publié, porté par le SGMAP. Plausible Possible et Talking Things portent une réponse collective avec Détéa, Marie Coirié (aujourd’hui co-responsable du Lab-ah au GHU Paris), Brice Dury et Norent Saray-Delabar (co-fondateurs de la toute nouvelle agence Pratico-Pratiques). Après des semaines de travail, c’est la douche froide : pas de clé électronique pour déposer la réponse, donc pas de réponse. Un traumatisme de première classe, extrêmement formateur pour la suite. 

En 2015, la 27e Région ouvre Super Public, lieu dédié à l’innovation publique où Plausible Possible élit domicile, tout comme la petite équipe de Counterpoint – agence britannique d’analyse des risques culturels – en France, dont Romain Beaucher. Ces routes s’étaient déjà croisées, en 2013, à Copenhague, lors d’un voyage de la ministre chargée de la réforme de l’Etat Marylise Lebranchu pour y rencontrer l’équipe du MindLab – lieu avant-gardiste de l’innovation publique en Europe. C’est à ce moment que commence à germer l’idée de faire aventure commune : les fondateurs de Plausible Possible ont de grandes ambitions (mener plus loin des projets plus nombreux, y compris avec l’Etat) et verraient comme un atout de pouvoir compter sur les ressources d’un profil comme celui de Romain, qui a fait ses classes en tant que prestataire de la Direction générale de la modernisation de l’Etat sur le pilotage de la RGPP avant de s’occuper du Laboratoire des idées du Parti socialiste, puis de travailler comme conseiller ministériel chargé de la Réforme de l’Etat auprès de Marylise Lebranchu. 

L’affaire est scellée en 2017. C’est l’entrée dans les locaux de la rue du Faubourg du Temple qui paraissent alors immenses. Ce sont aussi les premiers événements (notamment un “speed dating” entre acteurs de l’innovation publique et députés à l’Assemblée nationale) et les premières réponses à des appels d’offres sous la bannière VV.

Quelles étaient alors nos ambitions ? Porter plus loin le design dans les politiques publiques, notamment en valorisant les phases d’immersion, de conception et de prototypage. Anticiper la croissance de la demande en construisant un acteur d’une taille suffisante pour mener de front plusieurs projets de tailles variables. Articuler différentes expertises du design (industriel, d’espace, numérique, graphique…) à d’autres champs disciplinaires (l’architecture et l’urbanisme, les sciences politiques, la sociologie, le management de l’innovation…). Participer au débat public sur les sujets de cohésion territoriale, de transformation publique et de prospective. Et, last but not least, construire un cadre de travail légal, agréable, formateur et sécurisant – ce qui ne s’est pas fait sans maladresses et tâtonnements. 

Bref, 4 ans plus tard, nous n’avons pas tout réussi, mais nous avons quand même vraiment vraiment avancé.

Où sommes-nous ?

Malgré le décalage soudain et radical des projets (et donc des encaissements) dû aux confinements, nous avons choisi, en 2020, de ne pas recourir au chômage partiel et, même, de continuer à embaucher. Il y avait à cela des motivations managériales (l’équipe, confinée, ne souhaitait pas cesser de travailler), politiques (nous n’avons pas souhaité faire comme ces cabinets de conseil qui ont eu recours au chômage partiel tout en continuant à faire travailler les salariés) et stratégiques : nous voulions profiter de cette rare accalmie sur le front des projets pour faire tout ce que nous n’avions pas le temps de faire d’habitude et qui, pourtant, était nécessaire pour bâtir la suite. Former les salarié·e·s récemment arrivé·es. Rattraper 3 ans de références de projets en retard. Ouvrir Autrement Autrement pour publier des choses que nous aurions à dire collectivement sans dépendre de l’arbitraire et des règles des services “tribune” des médias, et accueillir les réflexions de celles et ceux qui ont des choses à dire sur le futur de l’action publique. Imaginer Voilà Voilà, comme une ressourcerie en open source où mettre à disposition les productions issues de nos projets, payées avec de l’argent public, mais trop souvent (presque toujours) vouées à rester cantonner à un “endroit” (thématique, géographique) alors qu’elles pourraient être utiles à d’autres, ailleurs.

Ce choix de continuer à plein régime n’a été possible que grâce au Prêt garanti par l’État (merci !) et, sans surprise, a conduit à un mauvais résultat financier en 2020. Pour autant, nous ne regrettons pas ces choix, qui se sont avérés vertueux en 2021.

Fin 2021, nous sommes une quarantaine – en CDI (ou équivalent en droit belge), stage ou alternance. Nous avons organisé l’équipe en 3 grands métiers : les concepteurs (designers et architectes, 75 % de l’équipe), les analystes (formés en sciences politiques ou en management de l’innovation, 20 % de l’équipe) et les métiers soutiens (office manager et RAF).  

Vraiment Vraiment en octobre 2021. 

Nous travaillons à 80 % pour des acteurs publics (Etat, régions, départements, métropoles, communes, opérateurs publics comme Pôle emploi ou la Banque des territoires, hôpitaux…) et à 20% pour des acteurs mutualistes, des associations ou des acteurs privés de la fabrique de la ville. 

Nous avons mené en 2021 des projets nombreux et passionnants, dans les domaines de la santé, de la biodiversité, des mobilités, de la culture et de la lecture, de la petite enfance, de la revitalisation des territoires ruraux, de la formation professionnelle, du handicap… Vous pourrez en découvrir  quelques-uns dans notre calendrier de l’aVVent (sur Twitter ou sur Linkedin) – merci à nos clients qui ont accepté cette publication, précieuse pour donner à voir les étapes et/ou les productions des projets de design pour l’action publique et l’avenir des territoires.

Des projets guidés par trois parti-pris communs et assumés : 

  1. Le futur, ça se discute. 
  2. La stratégie est d’autant plus utile qu’elle se donne les moyens a) d’être partagée b) d’être incarnée concrètement.
  3. Le changement passe aussi, et parfois surtout, par les agents publics et professionnel·le·s de terrain davantage que par leurs chef·fe·s –- sauf si ces derniers reconnaissent que le changement passe aussi, et parfois avant tout, par les agents publics et professionnel·le·s de terrain.

Tout cela nous a conduit à renforcer les temps d’immersion et les temps de conception/prototypage, en cherchant à enlever de la pression sur les temps d’ateliers, parfois réclamés à tort et à travers par les clients avides de “co-conception” et de “participation”. Nous poursuivrons avec cette ambition en 2022.

Ce qui marque cette fin d’année VV

Le nerf de la guerre pour une PME comme la nôtre (comme pour tant d’autres), c’est “la tréso”. Le décalage entre le moment où nous payons les salariés pour le travail qu’iels fournissent sur les projets, et le moment où nous sommes payés pour ces mêmes projets génère un “besoin de fonds de roulement” (BFR) qu’il est difficile de faire financer autrement que par… de l’autofinancement. Une banque veut bien vous prêter de l’argent pour acheter des bureaux parisiens, mais pas pour financer votre BFR. Le hic, c’est qu’en période de croissance forte de l’activité et de l’équipe, ce BFR augmente et la capacité d’autofinancement n’est pas infinie. En 2021, il y a des mois où c’est passé ric-rac. La bonne nouvelle, c’est que nous attaquons 2022 en bien meilleure posture. 

Cela va nous permettre d’emménager dans de nouveaux bureaux. Nos locaux de la rue du Faubourg du Temple, investis en 2017, ont été pensés pour une vingtaine de postes à une époque où les visio étaient rares. Nous sommes aujourd’hui près du double, et nous passons une part (beaucoup trop) conséquente de notre vie en visio. Seule la patience de l’équipe nous a permis de tenir en cette fin d’année (merci), parce que non, ça n’a rien de cool ni d’agile de faire une visio dans l’escalier. 

La création d’un cadre de travail épanouissant et sécurisant fait d’ailleurs partie de nos préoccupations majeures. Chez nous, les gens sont en CDI, on l’a dit et on y tient. C’est d’ailleurs autant une préoccupation sociale qu’une condition pour créer un collectif à la hauteur de nos ambitions. Depuis septembre, nous avons des tickets restaurants et dès qu’il a été instauré, nous avons proposé le forfait “mobilité durable” aux salarié·e·s – facile, et cohérent avec notre aspiration à créer un mouvement patronal favorable à l’usage du vélo avec les copains de Datactivist.

Promis, le MEVA n’est pas mort ! On a juste manqué de temps pour le faire bien vivre en 2021.

Plus ambitieux (et représentant un sacré défi pour une structure où règne la culture de l’informel), nous avons négocié en cette fin d’année un projet d’accord d’entreprise sur l’organisation du temps de travail et le télétravail, qui sera soumis à la signature du CSE en janvier. Car, oui, nous avons bien évidemment un CSE (une obligation légale au-delà de 11 salarié·e·s), et c’est un apprentissage quotidien tant pour les représentant·e·s des salarié·e·s que pour “l’employeur”. Mais, en cette période de pandémie qui déstructure le travail et le collectif, et alors que nous grandissons, c’est infiniment précieux. Pour autant, cela reste un défi compliqué, auquel nous nous attelons chaque jour : mener uniquement des projets intéressants sur des sujets d’intérêt général (donc renoncer à des projets très bien payés pour de grandes entreprises), à des tarifs permettant de travailler autant avec l’État qu’avec de petites collectivités rurales, tout en améliorant les conditions de travail et en limitant la durée hebdomadaire de travail (un jour, bientôt, dès qu’on y voit un peu plus clair, on va s’atteler à la réduire drastiquement), en offrant de bons salaires et en investissant sur le collectif via des formations, du temps de réflexion et de R&D, et une grande attention à la mise en commun des idées et des envies. La route est encore longue, mais nous avons l’impression d’avancer dans la bonne direction et c’est une grande satisfaction collective.

Session de discussion sur le projet d’accord d’entreprise…en pleine reprise de la pandémie. On a froid, mais ça valait le coup. (décembre 2021)

La période nous conduit aussi à prendre une décision difficile. Avant même la création de Vraiment Vraiment, Talking Things avait un pied en Belgique, où nous menions des projets de design urbain. En 2021, nous avons structuré cette présence, avec la création d’une succursale pour héberger l’équipe de 6 personnes basée à Bruxelles. En cette fin d’année, nous prenons la douloureuse décision de fermer cette succursale. Le marché du design des politiques publiques est infiniment moins mature en Belgique et nous n’avons pas les épaules pour en porter seuls la structuration, dans un contexte institutionnel que nous maîtrisons moins. Quelques très beaux projets s’annoncent néanmoins en 2022 sur le territoire belge, et nous continuerons d’y mener, depuis la France, des projets de design urbain et de design des politiques publiques. Mais n’aurons plus de salarié·e·s “de droit belge”, aux conditions de travail desquel·le·s nous ne sommes pas parvenus à accorder le même niveau de soin et d’attention qu’à celles et ceux basé·e·s à Paris. C’est aussi une question de plaisir dans les projets : les projets belges nous cantonnent encore souvent dans des rôles périphériques, inféodés aux cabinets de conseil, là où nous arrivons aujourd’hui à nous placer au “bon niveau” stratégique dans les projets de design des politiques publiques ou de design territorial en France – et ce n’est pas prêt de s’arrêter.

Là où nous allons

Comment grandir en gardant la fraîcheur, la pertinence (et l’impertinence), la souplesse et l’utilité d’une petite structure, tout en en limitant les mauvais côtés (les horaires de travail qui débordent, la tyrannie de l’informel, l’absence de management, le caractère surplombant des associés…) ?

Pour commencer, nous avons structuré l’organisation de l’agence autour de quatre pôles, qui représentent les piliers fondamentaux de l’agence telle qu’elle travaille et va se développer. Ces piliers sont constitutifs de notre identité. Le pôle Soutien nous permet de vivre en tant qu’agence et en tant que collectif de travail. Le pôle Conception a la responsabilité de faire monter en qualité nos productions. Le pôle Pilotage renforce notre capacité à vendre et mener des projets rentables, utiles et source de plaisir. Le pôle Capitalisation, enfin, irrigue notre travail de tout ce qui s’écrit et se pense en lien avec l’intérêt général à l’extérieur, et fait rayonner nos projets et leurs enseignements auprès de nos divers écosystèmes. Chaque pôle est animé par des responsables, dont la vocation est autant d’assurer un contrôle qualité sur leur domaine d’action que de fournir des ressources à toute l’équipe pour devenir collectivement meilleurs – en tout. Déjà perceptible en cette fin 2021, cela promet un saut qualitatif (et de kiff) dans les projets en 2022, tant pour nous que pour nos clients et partenaires.  

Nous avons choisi les neuf responsables de pôle en interne ou à l’extérieur : les designers Louis Augereau et Justine Coubard-Millot sont responsables du pôle Conception (où ils seront rejoints par un·e troisième responsable en 2022) ; le pôle Pilotage est animé par notre “workshop manager” Camille Boucher, les designers Joséphine Combe, Camille Urien et Marie-Anaïs Bluteau et l’architecte Maxence De Block ; le pôle Capitalisation par les analystes Camille Billon-Pierron, Samuel Azoulay (fraîchement arrivé chez VV après avoir travaillé 6 ans chez Spintank) et Laurianne Vagharchakian (chercheuse en sciences cognitives et comportementales qui nous vient de la Direction interministérielle de la transformation publique). Enfin, le pôle Soutien est animé par notre responsable administrative et financière – Samantha Belhassen, qui sera remplacée en 2022 par Samia Kadoun. S’il s’agit aujourd’hui de nos fonctions les plus “sénior” au sein de Vraiment Vraiment, d’autres seront créées en 2022 et 2023 en fonction des besoins et des ajustements. Cette nouvelle organisation, qui nous évite la structuration pyramidale et préserve le fonctionnement collectif consubstantiel à VV, est en test – nous en ferons un bilan tout au long de l’an prochain.

Au-delà de l’organisation du collectif et de la prise de responsabilité de salarié·e·s, nous organisons aussi notre pensée et nos envies. Plutôt que de travailler autour de “thématiques” de projet ou de champs de politiques publiques (la santé, la ville, etc.), nous faisons le choix de structurer notre activité autour de “fronts” : des tensions ou des aspirations qui nous semblent traverser la société et/ou nos champs d’action, autant de zones dynamiques où se jouent l’avenir commun et qui demandent des allers-retours permanents entre pensée et action, des zones “grises”, aussi, où nous voulons aller porter concrètement la défense de l’intérêt général – même quand c’est plus compliqué que du noir et blanc.

Nous allons commencer l’année avec huit fronts :

  1. Services publics démocratisés –- pour dépasser la figure de l’usager individuel désincarné, et mieux partager le pouvoir autour des services publics avec les agents et les citoyens. 
  2. Régies publiques renouvelées –- pour renouveler les modes de gestion des communs positifs…et négatifs. 
  3. Lieux publics intensifiés –- pour augmenter et démocratiser les usages des équipements et espaces publics. 
  4. Futurs publics désirables –- pour enrichir et mettre en débat les imaginaires de l’action publique.
  5. Action publique attentionnée –- pour imaginer les nouvelles conditions de l’attention et du soin aux personnes, aux collectifs, aux territoire et aux non-humains. 
  6. Agents publics renforcés –- pour reconnaître l’expertise des professionnels de terrain et imaginer les règles, organisations et outils qui augmentent leur pouvoir d’agir. 
  7. Fournitures publiques libres –- pour imaginer des objets et outils administratifs qui soient réparables, ré-employables, résilients, redondants –- et mis en commun
  8. Action publique tactique –- pour tisser les formes de résilience de l’action publique et apprendre à expérimenter sur des temps courts, à se donner un droit à l’erreur, à évaluer utilement, à faire la preuve du concept pour dépenser mieux et moins, à démanteler.
Le renforcement du pouvoir d’agir des agents de terrain est au coeur du front n°6. (photo : Transfo Dunkerque 2018)

Ces premiers fronts vont structurer notre choix des projets sur lesquels nous mobiliser, notre manière de les appréhender et d’en parler avec nos clients, notre manière d’en tirer des enseignements, notre veille, notre réflexion et nos articles sur Autrement Autrement, notre manière de chercher à faire réseau avec des partenaires publics et privés qui, au-delà des projets qui ont un début et une fin, ont envie de faire avancer la réflexion sur l’action publique et les territoires de demain. Les bouleversements écologiques traversent quasiment tous les fronts, et c’est aussi pour que la transformation des politiques publiques et les stratégies territoriales les intègrent davantage que nous les avons imaginés. Un front a vocation à naître, vivre puis mourir, soit faute de combattant·te·s soit quand il n’est plus vraiment source de controverse – par exemple, “prendre en compte les usagers dans l’action publique” pouvait représenter un “front” au début des années 2010 mais est aujourd’hui largement (même s’il reste beaucoup à faire concrètement).

Nous allons aussi continuer à œuvrer à la structuration du champ du design des politiques publiques en France. Nous aidons les designers qui le souhaitent à lancer leur structure et à se positionner sur un marché qui reste lui-même en pleine structuration. Nous continuerons de défendre une certaine exigence en matière de design (et du métier de designer), afin d’éviter que les cabinets de conseil en management ou en stratégie ne se refassent une jeunesse via le design thinking ou l’innovation publique washing. Nous allons d’ailleurs renforcer en 2022 nos liens avec les écoles d’art et de design, pour qu’une nouvelle génération émerge, faite de bon·ne·s concepteur·trice·s motivé·e·s par l’action publique et l’intérêt général, sans naïveté. 

À ce moment de l’histoire virgule virgule (vous êtes vraiment arrivé·e jusque là ?), disons que nous avons passé une année 2021 intense, marquée par cette pandémie qui n’en finit pas et par la mue de Vraiment Vraiment, et que nous avons cherché à créer les conditions pour que 2022 soit encore mieux – pour vous, qui nous suivez de loin (merci), qui êtes nos clients ou nos partenaires (merci), qui ne comprenez pas bien ce qu’on essaie de faire (désolé, on va essayer de faire mieux), qui travaillez au quotidien avec nous (mille mercis l’équipe), bref, vous qui croiserez notre route en 2022 (à bientôt).

Un peu comme sur Skyrock à la belle époque, on dédicace cet article de fin d’une année particulièrement intense à Alexandra, Alexandre O., Agathe, Anaëlle, Anaïs, Anna Luz, Camille B., Camille B-P., Camille U., Charlotte, Claire, Clément, Eden Luna, Elisa, Emile, Ivan, Jean-Christophe, Joffrey, Joséphine, Justine, Laurianne, Lina, Louis, Loïc, Lucas, Manon, Margaux, Marie-Anaïs, Maxence, Nicolas, Noémie, Orianne, Paùlo, Pierre-Henri, Raffaela, Romain M., Samantha, Samuel, Suzelle, Yowa, ainsi qu’à Marion, qui fera toujours un peu partie de l’équipe.

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Collectif Nos services publics : “le point de départ, c’est le décalage entre l’orientation des services publics et les besoins des gens”

Temps de lecture : 14 minutes

Nous avons rencontré Arnaud Bontemps, fonctionnaire en disponibilité, aujourd’hui co-fondateur et porte-parole du collectif “Nos services publics” dont l’ambition est “la construction d’une alternative au management bureaucratique et austéritaire des services publics” – forcément, de quoi nous intriguer. 

VV – Le collectif “Nos services publics” a fait irruption fin avril 2021 dans le paysage très policé des acteurs qui s’intéressent à l’action publique. Pour faire quoi ?

Le point de départ, c’est le décalage que l’on constate globalement entre l’orientation des services publics et les besoins des gens. On externalise au privé des fonctions stratégiques, on réduit l’accès aux soins des sans-papiers en pleine pandémie, on diminue les emplois dans les secteurs d’avenir (environnement, éducation, etc.). Pour beaucoup d’agent·e·s publics, ce décalage entre en tension avec l’idée que l’on se faisait du service public, l’idée pour laquelle on y est venu. 

Cet écart est lié à des choix politiques, bien sûr, mais aussi à des dysfonctionnements structurels de l’administration, des pouvoirs publics. Ce ne sont pas des problèmes isolés. Nous, agent·e·s principalement des administrations, nous pensions que c’était important de reprendre la parole pour décrypter la décision publique, que nous préparons et mettons en œuvre. 

Concrètement, le collectif a trois objectifs principaux. D’abord, proposer un cadre où les gens peuvent réfléchir, au-delà de nos isolements respectifs dans nos fonctions professionnelles, au-delà des cadres des administrations, des corps, etc.  Ensuite, porter une parole publique : les débats sur l’action publique sont extrêmement policés voire inexistants, on a souvent l’impression que la  moquette épaisse des ministères assourdit toutes les discussions. On pense que c’est important de se réveiller, de nommer, de parler. Enfin, essayer de faire changer les choses en fédérant un grand nombre d’agent·e·s, toutes celles et ceux qui pensent que le service public a encore un sens. De ce point de vue, depuis le lancement du collectif fin avril, on sent qu’il rencontre un besoin, tant l’engouement est grand.

VV – Qu’est-ce qui, dans ton parcours personnel, t’a conduit à te dire un jour “c’est ça que je dois faire, maintenant” ?

Ce n’est pas une réflexion nouvelle, ni pour moi, ni pour pas mal de collègues.  Ça fait un peu plus de 6 ans que je travaille dans le service public. Dans toutes mes fonctions ou stages en divers endroits de l’administration, j’ai constaté des dysfonctionnements et des agent·e·s qui s’auto-censuraient, qui taisaient ces dysfonctionnements – empêchant d’en tirer des leçons politiques ou des pistes de changement. 

Un exemple avec le premier rapport que j’ai écrit : je contrôlais une agence stratégique de l’Etat dans le secteur numérique. Ils étaient 120 agent·e·s, soit 15 millions d’euros en ressources humaines. Ils avaient un plafond d’emploi à 120 emplois, ce qui était insuffisant pour réaliser toutes leurs missions. Aussi, ils utilisaient le même montant, 15 millions d’euros, pour des prestations privées. Mais pour ce montant, il n’y avait que 60 prestataires ! Ce n’était pas pérenne et c’était plus cher que d’avoir des emplois publics… Mais il ne fallait pas montrer et dire l’absurdité de cette situation, qui heurtait de plein fouet le dogme selon lequel “il faut baisser les emplois publics” (ou, en tous cas, ne pas les augmenter). 

Cette absurdité-là, je l’ai retrouvée quand je suis allé à l’autre bout du spectre de l’administration, à l’Assurance maladie en Seine-Saint-Denis. Il y avait des agent·e·s hyper intéressé·e·s, hyper motivé·e·s pour accompagner les professionnel·le·s de santé. Mais on se heurtait à des consignes nationales qui ne nous demandaient pas de tendre l’oreille mais de serrer les boulons, pas d’écouter les besoins ou les projets de santé des professionnel·le·s de santé, mais d’appliquer une logique de réduction des dépenses. 

La crise a exacerbé pas mal de ces tensions, ce décalage dont je parlais au début. Avec d’autres, on s’est dit qu’il fallait que l’on passe un cap. Il y a urgence à construire quelque chose, un service public qui réponde aux besoins des gens. Il y a une défiance qui grandit. Il y a une urgence démocratique, une urgence écologique et on a besoin de l’Etat pour cela. Les pouvoirs publics ne seront pas au rendez-vous si on ne prend pas notre part, nous, agent·e·s publics, dans leur reconstruction. 

VV – Tu n’as pas peur pour la suite de ta carrière dans l’administration ?

D’abord, je pense que ce qui prend le dessus, c’est le sentiment du devoir. C’est l’idée que l’on a besoin de cette expression-là, qu’on n’entend pas une parole interne pourtant nécessaire pour porter le débat sur le fonctionnement de nos services publics, et ça l’emporte à peu près sur tout le reste. 

Mais on s’appuie aussi sur une analyse, déjà travaillée avec quelques ami·e·s, de ce qu’est vraiment le devoir de réserve. Celui-ci ne contraint pas grand chose, il impose juste la modération dans l’expression – à ce stade de notre entretien, je crois être resté plutôt modéré dans mes propos. En revanche, le devoir de réserve agit comme une contrainte idéologique, qui met en sourdine les agent·e·s des services publics qui demandent “pourquoi ?” : pourquoi on diminue le nombre de lits dans les hôpitaux, pourquoi on réduit les dépenses publiques… A l’inverse, les agents qui se demandent “comment ?” sont rarement rappelés à leur devoir de réserve : comment on réduit le nombre de lits, comment on réduit les dépenses, etc. C’est bizarrement des expressions publiques beaucoup plus autorisées, parce qu’on a l’impression qu’elles sont le prolongement de leurs activités professionnelles. Elles ne sont pourtant pas moins politiques : elles découlent simplement de choix ou d’options différentes. 

Donc, on a le droit de s’exprimer publiquement. Et je suis convaincu que c’est aujourd’hui nécessaire. J’ai pris un an pour m’y consacrer : il faut bien s’y mettre ! Se lancer aujourd’hui, c’est permettre à l’ensemble des agent·e·s qui le souhaiteront de mieux et plus prendre la parole par la suite. On sera d’autant plus utiles et protégé·e·s collectivement que notre démarche fera boule de neige. 

Le hiatus entre ce que disent, en privé, les hauts fonctionnaires, et les décisions qu’ils prennent dans leur fonction, est parfois énorme – sous couvert du “devoir de réserve”, d’un côté, et du devoir d’obéissance, de l’autre. Ils semblent parfois avoir l’impression d’être prisonnier·ère·s dans un système où les marges de manœuvre seraient inexistantes. Est-ce qu’à travers le collectif, il y a cette ambition de réconcilier chaque agent·e public avec lui-même ?

Je crois qu’il y a deux choses différentes : l’agent·e public dans l’exercice de ses fonctions et l’agent·e public à l’extérieur de ses fonctions.

Le comportement de l’agent·e public et les positions qu’il prend dans l’exercice de ses fonctions ont beaucoup plus à voir avec un cadre et une pensée administrative dominante, très peu contestés, qu’avec une quelconque contrainte liée au devoir de réserve. Il y a un devoir d’obéissance, d’ailleurs toujours mis, même dans la loi, au regard du devoir de désobéissance – ils sont dans la même phrase du même article de loi. Le devoir de désobéissance intervient quand l’ordre que l’on nous donne est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. D’ailleurs, c’est intéressant que l’on ne retienne que le devoir d’obéissance. A cette culture de l’obéissance poussée jusqu’à l’absurde, je préfère opposer un impératif de loyauté au service public. 

Notre rôle en tant que fonctionnaire, agent·e administratif·ve, c’est de tenir la barre quand le politique fixe le cap. La loyauté c’est de dire à la personne qui fixe le cap quand on pense qu’elle se plante. Après, c’est à elle de prendre la décision, mais on a le devoir de lui donner notre avis. Cela fait partie intégrante du devoir de loyauté : mettre les problèmes sur la table, pas sous le tapis.

Le deuxième élément, toujours au sein de notre neutralité et de nos fonctions, ce sont les choix que l’on s’autorise à faire. Quand on tient la barre, on fixe la route dans tous ses détails, ce qui ne relève pas du politique. Dans cette route à définir, l‘horizon des possibles est extrêmement restreint, en tout cas si l’on s’en tient aux modes dominants de gestion des administrations : on va s’interdire certains recrutements, certaines positions qui seraient jugées trop risquées, certaines procédures de participation jugées trop engageantes… C’est complètement notre rôle, également à nous agent·e public, d’élargir cet horizon des possibles dans le niveau infra-politique. 

Et puis, il y a le ou la fonctionnaire en tant que citoyen·ne. Là, on est pleinement dans la liberté d’opinion et le devoir de réserve. Mais il ne faut pas surinterpréter ce devoir : il ne nous empêche pas d’être citoyen·ne. Il ne nous empêche pas d’avoir notre liberté d’opinion, d’expression, de vote, de signer des pétitions, de nous engager d’une quelconque manière. Au contraire, on en a besoin !

On a aussi besoin de dire à l’extérieur que la parole des agent·e·s publics est d’utilité publique : on entend les profs sur les protocoles sanitaires, et encore heureux, sinon, on ne saurait pas ce qui se passe à l’école. On entend les infirmier·ère·s dans les hôpitaux, et encore heureux, sinon on ne comprendrait pas ce que ça veut dire une saturation dans un service de réanimation.  Mais on n’entend pas ceux et celles qui rédigent les décrets ou celles et ceux qui choisissent s’il faut plutôt fermer des lits de maternité ou des lits de réanimation. Or on a des choses à dire, y compris pour éclairer le débat public.

Est-ce que ta démarche et la création du collectif portent une nouvelle conception du rapport des agent·e·s au politique ? 

On continue à travailler sur la question même du rapport au politique. C’est important de la redéfinir, a fortiori dans cette période où l’on a une technicisation, au moins dans le discours, de l’ensemble des décisions politiques. Elles ne relèveraient plus d’un choix mais du “bon sens” :  laisser les écoles ouvertes est important pour les enfants, mais plutôt que d’assumer que c’est aussi utile pour l’économie, on préfère se cacher derrière l’idée que le virus n’y circulerait pas. Cet exemple peut être décliné dans tous les secteurs de politique publique. 

On a un refus du politique par le pouvoir politique lui-même, ce qui interroge beaucoup, notamment pour le débat démocratique. Ce refus représente le paroxysme d’une tendance assez longue à la technicisation du débat public, qui conduit à nier le fait que nos choix sont des options politiques, qui pourraient être contestées et contestables, et qu’ils peuvent l’être de manière tout à fait légitime. Nous n’avons pas tou·te·s les mêmes préférences dans une société et c’est d’ailleurs pour cela que l’on est heureux·ses de vivre dans une démocratie. 

Je pense que cette dépolitisation génère des dysfonctionnements majeurs de notre administration. J’ai l’impression que c’est un des trois dysfonctionnements aujourd’hui structurants – pour aller vite -, avec la culture de l’obéissance et l’austérité comme cadre de pensée. Mais la dépolitisation nous empêche de réfléchir vraiment à la direction à prendre. Dès lors que l’on dépolitise, on ne sait plus où est le cap car il n’est pas clairement explicité. Sur le terrain, quand on nous dit “le cap est technique”, on n’a juste plus de cap, on ne sait pas où on va. 

Cette situation se décline plus près du terrain : les décisions prises et les priorités décidées par un·e directeur·rice d’une caisse d’allocation familiale ou d’un·e directeur·rice d’hôpital sont profondément politiques. Elles expriment des préférences, et le pouvoir politique ne fixe que le cadre général, les contraintes juridiques ou financières. A moyens constants, est-ce qu’on accentue la lutte contre la fraude ou plutôt l’accès aux droits ? Ce n’est pas vrai qu’on n’a pas de marges de manœuvre.  

Ce n’est donc pas tant une question de repolitiser le débat que d’assumer ce qui devrait être une évidence : ce que l’on fait peut être contesté, et cette contestation est légitime. Assumer ce caractère politique impliquerait de faire les choses très différemment : avec plus de participation des citoyen·ne·s, avec  des positions plus ouvertes vis-à-vis des syndicats, et non des positions anti-syndicales, parfois un peu méprisantes “parce qu’on n’est pas dans le même camp”. 

L’ensemble de ces conflits est au fondement de notre démocratie, on en a besoin. L’action publique est en train de s’abêtir de l’absence de conflits internes. Une option qui n’est pas challengée, une préférence politique qui n’est pas discutée, pas débattue, n’est pas confrontée à toutes ses conséquences et a beaucoup plus de risque d’être mauvaise ou plus fragile. Le débat démocratique ne peut pas être résumé seulement aux élections. 

Qu’est-ce qui différencie le collectif Nos services publics des syndicats, mis à part la sociologie, avec davantage de cadres supérieurs ? Quelles collaborations et relations se dessinent avec les syndicats ? 

La sociologie fait une différence, mais ce n’est pas la seule. D’abord, parce que l’on parle depuis des milieux peu syndiqués. Si notre expression prend la forme d’un collectif, c’est aussi parce l’on est assez conscient·e·s que ce n’est pas demain que la CGT Inspection Générale des Finances sera majoritaire. 

Le cadre du collectif n’entraîne pas la même fonction qu’un syndicat : il n’a pas la fonction de défendre l’intérêt collectif de ses membres mais il se donne pour objectif de défendre le sens du service public. Ça ne donne pas les mêmes expressions mais ça permet des convergences, c’est à nous de les construire.

Nous ne sommes pas encore en lien avec tous, car il est tôt. Mais on a vocation à construire des ponts à chaque fois que nos combats et positions pourront se rejoindre. Chacun avec ses positions et chacun avec ses outils. J’étais hyper impressionné et ému pendant le mouvement contre la réforme des retraites, des danseur·se·s de l’Opéra qui dansaient dehors devant des grandes banderoles “Opéra de Paris en grève”. Moi, je ne suis pas très gracieux avec un tutu mais je sais analyser des chiffres, c’est moins classe, mais ensemble on doit pouvoir arriver à être plus efficaces !

Dans tous les cas, il faut mobiliser d’autres outils, d’autres cadres de réflexion, d’autres cadres de mobilisation, parfois en tirant dans le même sens, en tout cas jamais en ayant la prétention de réinventer la poudre. Comme il y a des syndicats, il y a d’autres collectifs d’agent·e·s publics, d’autres structures et lieux de réflexion – Autrement Autrement en est une – il y a des tas d’autres gens dans les services publics qui se posent ces questions. On veut proposer une structure qui puisse établir des passerelles avec celles qui souhaiteront travailler avec nous.  

Est-ce qu’il y a eu des oppositions, des personnes que la tribune et la sortie du collectif ont fait bondir ?  

Il y en a forcément eu. Il y a eu aussi des petits commentaires, par exemple dans Le Figaro on pouvait lire qu’Agnès Verdier-Molinié manquait de s’étrangler en lisant notre note sur l’externalisation. Bon, ce n’est pas grave, a priori elle s’en est tirée. 

Franchement, l’accueil est très positif. Les premiers jours après l’annonce de la création du collectif, on recevait une centaine de demandes par jour pour nous rejoindre alors qu’on n’était personne. Sans compter les abonné·e·s sur les réseaux sociaux, où ça a flambé. 

Il faut croire qu’on répond à un besoin… Je crois que la question de la perte de sens dans les services publics touche tout le monde : l’agent·e de guichet qui n’a pas le droit de prendre un rendez-vous ou de recevoir directement la personne en face d’elle, car il faut le faire en ligne ; le·a directeur·rice des finances publiques départementales qui réduit les effectifs à un endroit alors qu’il·elle sait que ça coûtera plus cher demain. C’est vraiment un phénomène endémique qui rassemble bien au-delà du socle des gens qu’on aurait pu entendre ou voir dans une manifestation. 

Le collectif s’inscrit dans une démarche qui apparaît à la fois très radicale et de bon sens. Très radicale, parce que dans le milieu c’est nouveau, on prend rarement la parole, a fortiori pour parler de notre travail. De bon sens, parce que l’on veut juste que le service public réponde aux besoins des gens. La perte de sens des agent·e·s c’est avant tout un décalage entre ce que l’on fait et ce que l’on devrait faire. Ça apparaît comme étant la base mais c’est tellement éloigné de ce que l’on fait aujourd’hui, que ça rassemble des gens, d’un peu partout. 

En revanche, je pense que l’intérêt impressionnant suscité par le collectif dit quelque chose d’assez inquiétant sur l’état actuel de nos services publics et des agent·e·s qui sont dedans. D’ailleurs, on a lancé une enquête sur notre site internet sur la perte de sens des agent·e·s des services publics. On a beaucoup de réponses à ce stade, aujourd’hui un millier (plus de 2000 au moment de la publication de cet entretien, ndlr), mais ça monte vite. Le succès et les centaines de témoignages que l’on reçoit sont assez impressionnants et nous disent que l’on a vraiment touché du doigt un problème de société.

Vous avez déjà produit une première note de fond, sur l’externalisation de l’action publique. Pourquoi ce sujet ? Quelles en sont les conclusions ?

L’externalisation, c’est un exemple. On y avait déjà pensé à l’automne dernier, mais c’est sûr que les questions autour de la vaccination ont aidé à la mettre en exergue, pour qu’on se dise qu’il y avait un vrai sujet, qui dépassait largement la vaccination. On voulait dépasser la collection d’exemples à laquelle on restreint souvent le sujet. L’externalisation, c’est structurel, c’est massif, 160 milliards d’euros, c’est l’équivalent du quart du budget de l’Etat ! Même nous, ça nous a frappé.

Ce que l’on montre aussi c’est que ce n’est pas un choix. Ça l’a été, notamment au milieu des années 90, avec le gouvernement Juppé qui disait qu’il fallait redéfinir le périmètre du public et du privé – amusant comme on retrouve ce discours 30 ans plus tard. Mais ça ne l’est plus. 

Ce que l’on constate beaucoup plus c’est qu’aujourd’hui c’est subi, c’est une contrainte : ce sont les baisses de plafond d’emploi, les contraintes juridiques, les contraintes budgétaires (la fongibilité asymétrique ou l’interdiction d’utiliser des crédits pour recruter des agent·e·s). Ce sont ces contraintes qui nous poussent de plus en plus à externaliser, sans que ça soit un choix stratégique, débattu. On ne dit pas qu’il faut réinternaliser les 160 milliards, ça n’aurait pas de sens. Mais l’externalisation a des conséquences immédiates et pérennes sur la capacité des services publics à agir. Quand on démantèle un service ou que l’on ne recrute pas ou ne construit pas l’ingénierie publique au soutien des collectivités territoriales par exemple, on met ensuite des années à reconstruire ces capacités, quand bien même on le voudrait. C’est facile de couper la branche, c’est beaucoup plus difficile de la faire repousser.

C’est la première note que l’on sort, ce ne sera pas la dernière, loin de là. Elle illustre la démarche que l’on veut mettre en avant : remonter autant que possible à la source des problèmes, essayer de les prendre sous un angle un peu froid, déplier le problème, le mettre à plat et le rendre à la fois intelligible, précis et en retirer le suc politique, si je puis dire. Essayer de mettre dans le débat les quelques questions qui en ressortent et qui nous semblent intéresser l’ensemble de la société.

C’est en ça que notre travail est intéressant : en prenant la parole sur les services publics et leurs sens, on essaye de redonner à la société, aux citoyen·ne·s qui n’ont pas toujours nos grilles de lecture, les clés pour comprendre et décider ensuite collectivement du fonctionnement et des outils des pouvoirs publics.  

2022, tu es nommé Ministre chargé de la fonction et de la transformation publiques. Quelle est ta première décision ?

Première réaction, je n’ai pas du tout envie d’être ministre – même si je suis convaincu qu’il y a un rôle d’impulsion, un rôle fondamental, ne serait-ce que dans le discours, pour re-montrer que les dirigeant·e·s politiques croient au service public. Le collectif n’a pas d’ambition partisane : on parle, de notre côté, de notre quotidien d’agent·e·s publics, et on essaye de faire en sorte que les élu·e·s entendent nos voix et se saisissent des enjeux qu’on va porter.

Deuxième réaction : une seule première décision ? Il y aurait beaucoup trop à faire ! Je pense qu’il y aurait certainement des revalorisations d’enseignant·e·s, d’infirmier·ère·s, des métiers trop essentiels qui souffrent d’un vrai problème de reconnaissance et de valorisation. Et puis il y aurait quelque chose aussi dans la réaffirmation de la liberté d’expression des fonctionnaires. Je pense qu’elle est d’utilité publique et que ça doit être dit par nos dirigeant·e·s.

Puis, il y a quand même un troisième élément : je pense qu’il est nécessaire de ne pas attendre un ministre qui croit et qui partage le sens du service public pour faire bouger les choses. Je crois que ça sera loin d’être suffisant. On a besoin de faire bouger les cultures dans les administrations, on a besoin que nous-mêmes, agent·e·s des services publics, nous nous organisions. On ne peut pas tout attendre des ministres, on ne doit pas, ce serait même mortifère. Voilà, du coup, aujourd’hui, je suis très content de ne pas être ministre, parce qu’on a déjà énormément de choses à faire à notre niveau.

VV a sorti un article, Après le service public, où l’on questionne les effets pervers d’une conception trop “servicielle” du service public. Qu’en penses-tu ?

J’ai trouvé votre réflexion vraiment stimulante ! Elle m’a évoqué au moins trois choses.

La première, c’est combien l’idée de “services” est en opposition avec celle du service public : réduire le service public au service rendu, c’est réduire ses ambitions de manière drastique. On n’est pas juste là pour délivrer une prestation. C’est d’ailleurs là une des différences entre public et privé : on ne propose pas un produit, on essaie de résoudre des problèmes. C’est beaucoup plus dur et c’est vachement plus ambitieux. Ça nécessite de se confronter à une énorme complexité, pour essayer de remonter le fil des problèmes. En ça, la réduction en “service” du service public est vraiment problématique.

Le deuxième point, c’est l’utilisation des indicateurs dans le service public. Le collectif aura l’occasion de s’y pencher. On en voit tous les effets pervers. Ils sont utilisés de manière bête et méchante, comme si on compensait, par la rigidité des indicateurs, le manque de capacités réelles d’agir dont on se déleste petit-à-petit. Au fond, un bon indicateur serait un indicateur qui ne sert à rien : qui ne détermine aucun budget, aucune rémunération complémentaire et sur lequel on n’a aucun impact direct. Si on a un levier direct pour agir sur cet indicateur, il ne va mesurer que notre capacité à l’améliorer facialement. Je pense qu’il y a quelque chose à repenser sur l’usage des chiffres dans le secteur public.

Troisième point auquel votre article me faisait penser, c’est la réduction des citoyen·ne·s aux usager·ère·s. C’est assez problématique et va tout à fait avec l’ambition de réduction des services publics. Mettre l’usager·ère au cœur, tout le monde est d’accord et surtout c’est hyper pratique, parce que ce n’est pas engageant. On peut le faire, parce que c’est toujours nous qui choisissons comment on le met au cœur, pourquoi on le met au cœur et au cœur de quoi. Il est important de se souvenir que les personnes en face de nous ne sont pas que les usager·ère·s des services publics, ce sont les citoyen·ne·s, donc les commanditaires de l’action publique, nos dirigeant·e·s. Nos commanditaires sont en bas, pas “en haut”. Le système administratif s’est sclérosé à force de ne regarder plus que vers le haut, d’essayer de deviner ou de devancer les attentes de nos chef·fe·s. Il faut regarder avant tout les besoins de celles et ceux qu’on sert. Si on arrive à reconstruire cette pensée-là, dans chaque agent·e public, on ré-insuffle l’intérêt général à tous les échelons.

Quels sont les sujets de vos prochaines notes ? 

On a plusieurs travaux dans les cartons : des travaux sur la santé, sur le devoir de réserve, des travaux sur le sens, et il y aura clairement les résultats de l’enquête. On espère les sortir d’ici l’été.

Les prochaines productions dépendront aussi de la volonté des gens qui nous rejoignent de s’investir dans le collectif. On va aller là où il y aura des énergies pour fonctionner, pour s’y pencher, pour travailler sur le fond, que ce soit une note ou des plus petites interpellations. Il faut que l’on puisse être flexible et on le sera sur des travaux de plus ou moins grandes ambitions. Une de nos règles est de  « fonctionner au kif ». Il faut qu’on prenne plaisir à réfléchir, en réinventant bout par bout nos services publics, en trouvant les angles pour essayer de les mettre dans le débat, pour y apporter ce qu’on a à dire de l’intérieur et remonter aux racines des problèmes. 

Toutes les énergies sont les bienvenues ! 

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Après le service public

Temps de lecture : 12 minutes

En mars, la gendarmerie nationale s’est vue remettre le « prix de la relation client », aux côtés de Toyota, Boursorama, la MAIF et Total, par le cabinet de conseil Bearing Point. Le Ministre de l’Intérieur a immédiatement salué cette distinction, par un tweet[1]. Début avril, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) a organisé sur trois jours un événement sur le thème « l’Etat centré usager, c’est possible !», attirant plusieurs centaines d’inscrits. Sans présumer du mérite des gendarmes ni nier que le numérique public gagnerait à mieux prendre en compte ses usagers, ces deux événements nous ont interpellé : il ne va pas de soi qu’un Ministre ne trouve rien à redire à l’assimilation des citoyens à des « clients », ni qu’une direction interministérielle affiche que la vocation de l’Etat est de se centrer sur des « usagers ». 

Ce glissement apparemment anodin, à l’œuvre au moins depuis 2007, nous semble mériter discussion. 

Le décalage est fort entre la vocation de certains « services » publics et l’idée d’un service rendu à une personne – un client. Prenons les gendarmes et mettons que leur mission puisse être résumée, peu ou prou, par la préservation des conditions de la vie en commun sur certaines parties du territoire national, la protection des plus vulnérables et la participation à la « tranquillité publique ». On se moque alors un peu de savoir combien de temps on attend à l’accueil de la gendarmerie, ou si on nous y offre un café.  Nous sommes en revanche très intéressés par l’évolution du nombre de crimes et délits du territoire, au nombre d’enquêtes élucidées ou à la capacité à recueillir les plaintes de femmes victimes de violence dans un cadre sécurisant (par exemple). Autant d’objectifs qui rentrent mal dans une « relation client » calquée sur les vendeurs de téléphone ou d’assurances. 

En parlant ainsi de « relation client », on banalise le « service » public. Ce n’est pas un hasard si on trouve dans l’histoire un cabinet de conseil en stratégie et management : c’est précisément cette banalisation qui justifie leurs prestations indifférenciées entre public et privé (la technique, la gestion, le bon sens, l’optimisation, etc.) et leurs honoraires. Or, il y a bien peu de choses communes entre les missions et les principes du service public et les activités servicielles. A commencer, bien sûr, par l’universalité et l’égalité qui devrait guider le secteur public, là où un prestataire de service privé est libre de choisir ses clients. Il est plus facile de faire une appli bien jolie bien fluide bien notée quand vos utilisateurs sont 1/ solvables 2/numériquement à l’aise. 

Et puis, dans cette « relation client », quelque chose gratte l’oreille, démange la compréhension. Il est toujours utile de faire un détour par l’étymologie. « Client » vient du latin cliens (serviteur, vassal, protégé), du verbe cliere (obéir). Pas joli joli, pour parler de la relation entre l’Etat (le service public) et les citoyens. De plus, tout comme l’usage plus contemporain du terme client, qui marque la distinction entre un fournisseur et un preneur, cette étymologie brouille les pistes, cache plus qu’elle ne révèle la relation profonde (et ambivalente) qu’entretiennent les citoyen-ne-s avec l’action publique (« l’Etat, c’est moi ! »).

Est-ce si grave ? On vous épargne la citation apocryphe de Camus selon laquelle « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » (ah, tiens, non, on ne vous l’a pas épargnée, pardon.), mais il nous semble tout de même qu’il y a suffisamment de f(i)louterie dans l’air pour ne pas considérer que tout se vaut, qu’on pinaille en refusant que les mots se substituent les uns aux autres impunément et qu’un chômeur est le client de Pôle emploi ou qu’un malade du covid est client de l’hôpital. Et si tout cela était le symptôme d’une certaine confusion, plus ou moins volontaire, sur le sens de l’Etat et du « service » public ?  

Prenons, à titre d’exemple supplémentaire, le site « Résultats services publics », mis en ligne en juin 2019. Son ambition est de « refléter au mieux la qualité de service des différents services publics, tels qu’ils sont rendus ». Passons ici sur la profusion problématique d’indicateurs, dans le public comme dans le privé, dont les agents publics et leurs partenaires crèvent (parfois, littéralement).

Ce qui est mesuré et affiché sur ce site démontre une conception particulière des objectifs des « services » publics. Voyez un peu : pour juger des résultats de la police, on ne mesure pas le niveau de sécurité, de tranquillité ou de confiance d’un quartier, mais le « délai d’intervention » et le taux d’obtention d’un rendez-vous dans les 10 jours (sic). Pour l’enseignement agricole, on ne mesure pas l’adéquation entre les compétences des nouvelles générations et les défis alimentaires et environnementaux, mais…la réussite aux examens. Idem pour l’Éducation nationale. Pour l’administration pénitentiaire, on mesure le « taux de satisfaction de la qualité de service rendu » (sic) et le « taux des réservations de RDV parloirs effectuées à la borne dédiée » (re-sic).

Si certains de ces indicateurs peuvent avoir de l’intérêt, en faire l’aune à laquelle mesurer l’efficacité des services publics paraît, disons, décalé. A minima, on confond ici finalités (le site s’appelle « résultats ») et moyens. Plus encore, chercher à mesurer ainsi ministère par ministère (à peu près) empêche de penser (et donc détruit) les liens de dépendance qu’entretiennent entre eux les services publics : la sécurité et le sentiment de sécurité, par exemple, se construisent au moins autant via l’école, l’accès aux droits sociaux et les associations d’éducation populaire correctement financées, que par la police. Les « compter » séparément revient à nier la complexité du réel et à affaiblir l’action publique qui, justement, est la seule à pouvoir penser et favoriser ces liens. 

Considérant les exemples qui précèdent comme symptomatiques d’une crise sémantique qui est aussi politique[2], risquons une hypothèse de travail. Le terme de service public est abîmé par des années de réforme de l’Etat sauce « nouveau management public ». Il souffre d’une homonymie irréparable avec un secteur des services lui-même en proie à bien des tourments. Il sert de refuge un peu paresseux à la phraséologie de tract de gauche (comme de droite, parfois, au gré des équilibres politiques nationaux/locaux) – on en veut « plus », on veut y « réinvestir massivement », on n’en peut plus de la « destruction de notre patrimoine commun ». Dans ce contexte, le terme de « service » public empêche de bien penser, et donc de bien agir, à un moment où pourtant le « nouveau régime climatique » (B.Latour) devrait nous presser à imaginer les organisations publiques dont nous avons besoin[3]

Entendons-nous bien : il existe toute une littérature de qualité sur les spécificités de la « relation de service » dans la sphère publique[4], et le combat de celles et ceux (agents publics, maires ruraux, collectifs citoyens…) qui veulent « plus de service public » est parfaitement légitime.

 Mais ce dont nous avons besoin aujourd’hui, collectivement, et donc ce que nous doit la puissance publique (ce que nous nous devons à nous-mêmes), dépasse sans doute un « service », fut-il public. La violence des chocs économiques, sociaux, politiques et sanitaires qui percutent/vont percuter les territoires et les personnes les plus vulnérables, l’ampleur des changements à conduire à un rythme plus que soutenu dans notre appareil productif et nos comportements, la nouveauté et l’urgence du défi qui consiste à réinsérer l’humanité dans le vivant, l’impatience et l’ambivalence de chacun-e d’entre nous face à ce qui nous attend, le besoin d’imaginer, concevoir, faire vivre des communs de toutes natures… Rien de tout cela n’est vraiment abordable par le prisme du « service » dont on mesurerait l’efficacité via des « taux de satisfaction » (agrégés à partir d’une borne de boutons-smileys). Rien de tout cela ne sera résolu par des interfaces numériques plus user friendly (ça n’empêche pas de le faire, il faut même le faire, mais de là à « centrer l’Etat » sur cet objectif…). Rien de tout cela n’est vraiment abordé dans la modernisation/transformation publique des 15 dernières années. 

Pour faire face à ce qui est et à ce qui vient, nous ne croyons ni aux colibris, ni à la conversion du capitalisme à « l’entreprise à mission » ou à l’économie sociale et solidaire version grand groupe omnipotent. Au mieux, cela ne suffira pas, au pire, cela nous fait perdre du temps. L’action publique (au-delà du seul Etat), par ses principes fondateurs (continuité, mutabilité, égalité), par son lien consubstantiel – bien qu’affaibli – à la démocratie et, de façon plus pragmatique, par sa « puissance de feu[5] », a un rôle central à jouer pour nous faire faire les pivots historiques nécessaires en limitant au maximum les souffrances, les injustices et les externalités négatives. 

Alors, plutôt que de nous « rendre service », que pourrait faire l’action publique ? Nous proposons ici quatre responsabilités publiques, correspondant à autant de besoins sociaux et écologiques contemporains : le soin, l’institution, la ressource et l’investissement. Ces responsabilités, dans leur nombre et leur nature, sont largement à débattre. 

1. Le soin, pour reconnaître et outiller le champ d’action publique du « care », qui a pris une importance particulière avec la pandémie mais lui précédait largement, tant du fait du vieillissement de la population, que de la montée en puissance des maladies chroniques et des aspirations nouvelles de la société en matière de fin de vie, procréation, égalité des droits intimes, etc. On retrouve ici, renouvelées, les aspirations qui ont présidé aux acquis sociaux puis à la protection sociale, avec l’idée simple selon laquelle nous souhaitons collectivement prendre soin de celles et ceux qui en ont besoin : enfants, précaires, victimes de violences, exilés, personnes âgées… On peut, pour tenir compte du nouveau régime climatique dans lequel nous vivons et, plus généralement, de la crise du vivant et de la biodiversité, y intégrer le soin que nous devons aux territoires comme milieux de vie – et pas seulement comme terrain de jeu du développement de l’économie de marché (artificialisation des sols, dumping fiscal) et de la concurrence entre collectivités locales (marketing territorial). Là où le XXème siècle a plutôt vu cette responsabilité portée à un niveau national (création de la sécurité sociale, etc.), il s’agit sans doute de rapprocher aujourd’hui cette responsabilité du sol, tout en lui conservant un cadre et des ressources globales. Qu’il s’agisse de prendre soin de la forêt du Morvan, des exilés qui campent aux portes de Paris ou des professionnel-le-s qui prennent soin de nos aînés dans les EHPAD ou de nos malades à l’hôpital, on voit bien que l’Etat est – a minima – maladroit et qu’il y aurait, peut-être, une vertu, à traiter de ces sujets à des échelles plus communes – au sens où le commun y serait plus intense. En lien avec la « responsabilité publique » suivante, on peut aussi insérer ici le soin du futur, et donc des capacités de prospective démocratique et de gestion des risques distribuées.

2. L’institution, pour nous faire tenir ensemble. On entend ici, par « institution », ce qui permet de donner un sens partagé au réel, et d’organiser dans le temps tout ou partie de la société en fonction de ce sens. Il y a là un paradoxe une institution tendrait plutôt à « maintenir » un état social, à rebours de notre besoin de faire évoluer très rapidement le corps social pour à la fois limiter et être à la hauteur des changements écologiques en cours. Le paradoxe est d’ailleurs le même pour l’Etat, dont l’étymologie latine stare renvoie la permanence et à la stabilitéQu’à cela ne tienne : il reste donc à imaginer l’Etat  dont la vocation serait de changer plutôt que de demeurer (le « Devenirat » ?), et l’institution qui favoriserait la cohésion dans la transformation.

Aujourd’hui, la distinction de plus en plus radicale entre la réflexion institutionnelle (au sens constitutionnelle et démocratique) et la transformation publique est problématique, car l’une sans l’autre s’avère dysfonctionnelle. Une Convention citoyenne sur le climat qui travaille « indépendamment » des administrations et des collectivités locales voit ses recommandations détricotées a posteriori par les Ministères, dans un séquençage mortifère qui représente d’ailleurs une limite majeure aux exercices de participation citoyenne tels qu’il s’en déroule des milliers en même temps sur tout le territoire. A l’autre bout du spectre, un système scolaire (ou judiciaire ou policier ou universitaire…) qu’on essaie d’évaluer par les « résultats » (au bac ou en matière de taux de satisfaction) perd sa capacité à instituer le réel, à créer du commun et donc à tenir la société ensemble par une voie démocratique (donc faisant toute leur place aux conflits sociaux) plutôt que totalitaire (niant la légitimité et l’existence de ces conflits). La longue actualité de la pandémie révèle aussi crûment l’inadéquation des institutions actuelles de la cinquième République avec le besoin de sens partagé et d’organisation du monde. 

Cette responsabilité publique, dans laquelle entreraient notamment les enjeux de justice, de police, de démocratie et – en lien avec le « soin » – de prospective, ne vient pas par hasard en seconde position : il nous semble y avoir un besoin d’instituer le réel à un niveau infra-étatique, notamment pour mieux intégrer la question écologique et, par exemple, pour entendre et donner suite à un travail comme celui que Bruno Latour et son équipe mènent pour produire l’équivalent des « cahiers de doléances », c’est-à-dire la description par les habitants d’un territoire de leurs liens de dépendance. 

3. La ressource, pour fournir l’ingénierie et l’expertise indispensable à la résolution démocratique des problèmes contemporains par les individus et les collectifs. Bien qu’il s’agisse d’un pan de l’action publique étatique particulièrement mis à mal ces 10 dernières années, l’Etat conserve une expertise qui « est encore de haut niveau, et d’un niveau qui reste bien supérieur à celle de beaucoup de collectivités locales sur des sujets comme l’énergie, la biodiversité, les risques majeurs.[6] »

Surtout, il y a là un gisement d’utilité et de légitimité colossal pour tous les niveaux d’acteurs publics – certains l’ont d’ailleurs bien compris : la Région Bourgogne-Franche-Comté lance son propre programme « Villages du futur », pour fournir à des villages ruraux l’ingénierie pour revitaliser les centre-bourgs par les usages et par la vie (plutôt que par le BTP, comme le programme « Actions cœur de ville » de la Caisse des dépôts) ; la Métropole européenne de Lille accompagne le CHU de Lille dans sa stratégie de protection des données, le Conseil départemental du Gers qui accompagne les initiatives locales et donc les communes et EPCI via son budget participatif…

Demain, un effort pourrait être fait, par exemple, pour accompagner (réellement) les particuliers et les entreprises dans le diagnostic et la rénovation énergétique de leurs bâtiments (il est temps). Demain, un collectif mixte citoyens – collectivités locales devrait pouvoir trouver auprès des acteurs publics du soutien technique (et financier, mais c’est le point suivant) pour se doter de moyens de production d’énergies renouvelables ou reprendre collectivement la ferme d’un agriculteur partant à la retraite pour la convertir au bio et, pour partie au moins, à la satisfaction des besoins (alimentaires) et des aspirations (paysagères et écologiques) locaux. De même, l’ingénierie de base pour organiser la délibération collective sur un territoire devrait être accessible à tous les territoires et à tous les collectifs. 

Si les Pays, pour ce qu’il en reste, fonctionnent en partie selon cette logique de ressources, et si les Régions commencent à raisonner ainsi et à se doter d’une expertise qu’elles mettent au service des acteurs (publics ou non) de leur territoire, la logique est loin d’être généralisée – notamment parce qu’elle heurte autant une conception traditionnelle de l’agir public (décider/faire) que les dogmes du nouveau management public (faire faire par le privé). Il nous semble qu’il y a là, en particulier pour les Régions, les Métropoles et les Départements (voire les EPCI), matière à trouver un rôle politique vertueux dans les années qui viennent. L’Etat central, quant à lui, pourrait systématiser cette manière de faire – en germe sur certaines politiques publiques comme « l’inclusion » numérique – en actant que dans bien des domaines, son utilité est d’appuyer et d’accompagner les décisions et actions des acteurs de terrain, grâce à une expertise hors de leur portée. 

4. L’investissement, enfin, pour faire pivoter des pans entiers de notre économie à la hauteur des impératifs climatiques. Il est temps d’abandonner la chimère de « l’Etat stratège », manière des néo-libéraux d’appeler l’Etat qui finance sans limite les besoins des acteurs privés sans guère peser sur leur stratégie, pour remettre les acteurs publics – on parle ici principalement de l’Etat et des Régions, mais les autres peuvent jouer aussi – en position d’influer sur le cours des choses à la hauteur de leur puissance de feu financière et des besoins. Prenons l’exemple de la conversion du parc automobile français (38 millions de véhicules, première source d’émission de CO2) : au rythme de 500 000 conversions par an encouragées par la « prime » étatique, combien de temps faudra-t’il pour disposer d’un parc aligné avec les objectifs de l’accord de Paris ?

Ces quatre responsabilités, sans doute à affiner et compléter, ne dessinent pas des « compétences » à répartir entre chaque niveau de collectivité. Si le soin paraît devoir être fortement investi par les échelons les plus locaux, et si l’investissement à la hauteur des bouleversements nécessaires de nos modes de transports (par exemple) semble davantage à la portée de l’Etat et de l’Europe, il semble fertile de penser que l’action de chaque niveau d’acteur public devrait démontrer un sens de chacune des responsabilités, dans des proportions variables. C’est indispensable pour éviter un renforcement de la tendance actuelle de la décentralisation, de la réforme des cartes électorales et de la réduction des effectifs publics, qui éloignent les responsables publics du terrain et des problèmes. 

Il ne s’agit pas non plus de considérer que les acteurs publics doivent agir seuls en vertu de ces responsabilités. Il y a un pan entier de la transformation publique à inventer, pour que l’Etat et les collectivités locales apprennent par exemple à travailler avec la société civile – c’est de plus en plus urgent et les tentatives, jusque-là, sont soit violemment contrariées (le programme « Culture Transition » au Ministère de l’écologie au milieu des années 2010) soit marginales (la collaboration Etat/collectivités/société civile dans la lutte contre la pandémie) soit en gestation encore incertaine (le plan Gouvernement ouvert 2021-2023 de la France). 

En fait, on peut peut-être trouver dans l’ensemble constitué par ces quatre responsabilités une matrice d’aide à la décision, voire un canevas utile pour la conception[7] – le « design » ! – de politiques publiques. Quels impacts aura ce choix d’investissement massif européen ou national sur une technologie, en termes de capacité à prendre soin, en matière de cohésion sociale et en capacités d’action supplémentaires ou amoindries pour les niveaux infra ? Comment conférer aux dispositifs de soin des personnes âgées du territoire une dimension institutionnelle, au sens où ils donnent du sens au réel et resserrent les liens sociaux ? 

C’est aussi une manière d’analyser les « réformes » et d’en mesurer l’utilité. Prenons-en deux, récentes ou à venir, du Ministère du travail. La mise en place du dispositif « Transitions collectives », qui vise à identifier des emplois fragilisés dans une entreprise A dont l’activité décline (par exemple, un sous-traitant du nucléaire ou un transporteur routier) pour former les salariés qui l’occupent (l’Etat finance jusqu’à 24 mois !) à un métier dont une entreprise B du même territoire a fait savoir qu’elle était en demande (par exemple, dans le soin ou les énergies renouvelables), paraît utile en termes de soin (à double titre : on prend soin des personnes et on forme, entre autres, aux métiers du soin), d’institution (on pense à une échelle collective et territoriale), de ressource (on créé des outils à la dispositions des entreprises et des personnes) et d’investissement. Plutôt une réforme intéressante, selon nos quatre responsabilités, pour peu que les « formes de la réforme » en assurent la désirabilité et donc le recours. A contrario, le projet de réforme de l’assurance chômage, en pleine crise, paraît moins opportun si on le passe au prisme du soin, de l’institution, de la ressource et de l’investissement. 

Pour conclure, il nous semble y avoir là aussi matière à aider les agents publics, à renouer avec leur vocation individuelle et collective. On devient rarement fonctionnaire ou contractuel de la fonction publique pour être prestataire de services. On fait ce choix justement parce qu’on a le souhait de participer à quelque chose de plus grand que soi et d’indispensable – le destin d’un pays qu’on aime, l’émancipation du plus grand nombre, l’assistance à celles et ceux qui en ont besoin, et/ou tant d’autres raisons possibles. A cet égard, la dégradation des conditions de travail des professeur-e-s, policier-e-s, soignant-e-s, secrétaires de mairie, personnel d’accueil, inspecteurs en tous genres, peut aussi être lue comme l’effet d’un grand malentendu sur ce qu’est, ce que peut être et ce que doit être l’action publique aujourd’hui. 

Pour lever le malentendu, cela mériterait bien un débat national démocratique… Pourquoi pas dans le cadre des campagnes électorales de 2021 et 2022 ? Candidat-e-s, quel projet avez-vous pour l’action publique – donc pour nous tous-tes – dans les 10 ans qui viennent ? 

* * * *

A partir des enseignements tirés des dizaines de projets que mènent Vraiment Vraiment sur le terrain et des rencontres que nous faisons, l’agence va progressivement réorganiser sa réflexion et sa production autour de “fronts”, ces zones grises et parfois conflictuelles où “l’intérêt général” nous semble être en tension, et où il nous paraît donc utile de porter le regard, le questionnement et l’action. Ce texte relève d’un de ces fronts, “Usager vs citoyens”. A suivre…


[1] Le même Ministre a répondu le 29 avril 2021 à une journaliste de France Inter qui l’interrogeait sur la nécessité d’une nouvelle loi anti-terroriste, 18 mois après la précédente : « Est-ce que vous reprochez à Google de faire une nouvelle appli tous les ans ? ». C’est cohérent. 

[2] Au sens le plus noble : que les partisans de l’apartisan ne viennent pas ici nous chercher des noises

[3] Sujet abordé dans ce précédent texte collectif : « Mutation écologique, métamorphoses de l’action publique »

[4] https://www.economie.gouv.fr/igpde-editions-publications/lanalyse-comparative_n8

[5] Comme dit l’ancienne Ministre Cécile Duflot, « 15 000 agents, si ça tire dans le même sens, ça pulse ! »

[6] Cécile Duflot, https://autrementautrement.com/2020/12/03/la-ministre-lecologie-et-ladministration-entretien-avec-cecile-duflot/

[7] Pour relier ces responsabilités à des modalités d’action concrètes, on peut aussi les rapprocher du répertoire de formes de l’action publique élaboré pour la Métropole du Grand Lyon.

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Collectivités territoriales Culture Humeur Urbanités

L’émancipation, au fond de la raquette de retournement.

Temps de lecture : 5 minutes

Un article d’Architecture Aujourd’hui n°441 au sujet des zones péri-urbaines qui abritent les films de Kervern et Delpine comme “Effacer l’historique”, a fait réagir Maxence De Block, architecte et urbaniste chez Vraiment Vraiment qui a grandi pas loin du lieu de tournage. La revue lui ayant proposé un droit de réponse, il a écrit ce texte, que nous publions simultanément avec le site larchitecturedaujourdhui.fr.

“Funeste et pitoyable cadre de vie”, dune “nullité” qui “vomit l’architecture”, peuplé par des “benêts” forcément “racistes” voire carrément “fascistes” ; “des paysages qui fascinent” (mais au grand jamais ne façonnent) “des philosophes, des écrivains, des musiciens”... Les zones pavillonnaires ainsi racontées par Christophe Le Gac dans le numéro de l’Architecture d’Aujourd’hui’ n°441 sont le cadre de vie de 30% des Français-es, et le décor principal des films de Gustave Kervern et Benoît Delépine (Louise-MichelLe grand soir et, plus récemment, Effacer l’historique) qu’analyse l’architecte et critique d’art dans son article. Sous couvert de parler cinéma, le dédain de l’architecte vis-à-vis de ce mode de vie et de ses habitants est ce qui reste une fois la lecture achevée : “la ville moche comme matière artistique, d’accord, mais tant qu’elle reste dans le domaine de la fiction” – quelle conclusion !

Je suis né à Arras. J’ai vécu 19 ans à Achicourt, banlieue pavillonnaire à 10 minutes en voiture de Saint-Laurent Blangy – là où, précisément, prend place le récit du film Effacer l’historique. Et, Christophe, je vous assure que ma vie a peu à voir avec le domaine de votre fiction.

La “France moche”, c’est chez moi. J’ai fêté pas mal d’anniversaires à Buffalo Grill, j’ai été habillé à la Halle O Chaussures, j’ai été élevé au rayon bande dessinée d’Auchan et aux DVD de Vidéo Futur. Aussi, je me sens un peu insulté par cet énième article faussement bienveillant mais vraiment méprisant sur ces lieux, écrit par quelqu’un qui ne les connaît qu’à travers les fenêtres de son TGV (ou de google map). La “ville sans qualité” que vous décrivez est très certainement à réinventer – quel morceau de territoire français ne l’est pas, du plus rural au plus métropolitain ? Mais, à vous lire, on peut se demander si vous, les experts de la ville, êtes les mieux à même de comprendre les enjeux et à vous saisir du sujet. 10 ans après le fameux titre de Télérama, “Halte à la France moche”, toujours le même mépris d’ambiance, mais pas l’ombre d’un début de perspective utile. Bien sûr, ce n’était pas l’objet de votre article de critique d’art que de faire des propositions, mais pour avancer, il faudrait déjà changer de vision. Faire un pas de côté. Alors, même en parlant cinéma, il me semble que vous avez la responsabilité d’essayer de changer de regard. 

Il y a tant à voir, dans cet “environnement suburbain, optimisé pour circuler, consommer et dormir” ! Tellement plus d’usages et de pratiques d’émancipation que votre mépris d’architecte ne vous laissera jamais voir.

Commençons par les maisons. Toutes identiques, elles suffisent à vos yeux à disqualifier cette façon d’habiter. Cette maison, ma maison, a été et reste le rêve de mes parents. De millions de parents, en fait, qui y voient le havre idéal pour élever leurs enfants. Un jardin pour recevoir les amis, et chacun sa chambre. De quoi vivre ”volontairement” ici. Toutes identiques ? Au début, très certainement, mais nous nous les sommes appropriées au fil des années à grands coups d’autoconstruction et de coups de main entre voisins. Nous avons construit des ateliers au bout du jardin, agrandi le garage, refait la cuisine et la salle de bain. Notre nouvelle véranda doit faire le double de la surface de votre petit appartement métropolitain – sans rancune. Tout ça malgré les “normes” écrites par vos copains urbanistes, que nous avons bien entendu contournées. Parce que les “normes” vous comprenez, c’est seulement quand ça nous arrange. 

A vrai dire, on s’est plutôt bien démerdé sans vous. 

Quittons la véranda, pour pénétrer dans le jardin. Le jardin ? Parce qu’il pourrait être question, dans cette ville moche, d’autre chose que d’artificialisation des sols ? Vous et ceux qui nous regardez de loin parlez d’ici comme si des millions de mètres carrés de béton avaient coulé sur une nature intacte, préservée. Une parcelle, c’est 70% de jardin. Des centaines et des centaines de jardins – et autant de jardiniers – qui ont remplacé des champs où la fière agriculture française productiviste épandait des pesticides toxiques. Au fond de notre jardin, mon père a construit une fontaine. Il fut imité rapidement par plusieurs voisins : de nombreux bassins ont ainsi fait leur apparition dans le quartier, faisant le bonheur d’une faune et d’une flore qui ont repeuplé ce bout de terre. Un véritable écosystème, en fait, qui est venu trouver un refuge calme dans le jardin de mes parents. 

Mon père est écologue, sans écologue.

Et quand nous sortons de chez nous, donc, c’est pour nous “approvisionner”, dans des centres commerciaux dédiés “au repli sur soi et à la surconsommation”  “des milliers de gens viennent tous les jours”. Dormir, manger, circuler. Ces “nullités construites” ont été mon univers. Un univers joyeux fait d’après-midi au rayon roller de Décathlon, de flirts au cinéma Gaumont et d’initiation au dérapage contrôlé sur neige, là-bas, au fond du parking de Leclerc. Vous êtes-vous penché une seule fois sur les autres formes de sociabilité, les autres espaces de rencontre, qui émergent de ces formes singulières détournées de leur conception et de leurs usages initiaux ? 

Nous avons suscité une belle intensification des usages, sans designer.

Pour mon 6ème anniversaire, j’ai tout fait pour qu’on m’offre l’île des pirates LEGO. Assis dans le caddy de mes parents, j’ai imaginé comment je la monterais et la démonterais. Une fois rentré, j’ai passé la nuit, seul dans ma chambre, à la construire. Et la nuit suivante, à la transformer en dinosaure. Celle d’après, en vaisseau spatial. Chaque métamorphose me rendait fou, complètement dingue, jusqu’à la transformation d’après. Cette folie là, elle n’était pas vendue dans l’emballage, elle n’apparaissait pas sur la notice. Cette folie-là aurait aussi bien pu venir d’un match de foot organisé sur la raquette de retournement derrière chez moi, d’une belle fleur près du barbecue de mes voisins ou d’un morceau de musique entendu sur RTL à l’arrière de la 106 de ma mère. Elle venait, en tout cas, de cet univers. Elle a fait ce que je suis aujourd’hui. Et c’est là que vous passez, je crois, très à côté du message bienveillant des films de Kervern et Delépine : il y a dans tout ça un pouvoir émancipateur que vous ne soupçonnez pas. 

C’est la nuance qui vous manque. Toujours.

Je m’arrête ici, on m’a demandé de faire court. Vous pouvez continuer à vous “amuser à planter le petit bonhomme jaune de google street view” sur des territoires que vous ne comprenez pas. Vous pouvez aussi descendre sous les nuages, et venir les voir à hauteur d’humain, à hauteur d’architecte. Un million d’histoires et de récits de vie existent derrière les haies bien taillées et les murs en enduit. Tant de leviers de changement, de métamorphoses en cours et d’inventions magnifiques. De rond-point-agora, de salle des fêtes-atrium, de commun urbain-franchisé ou d’île aux pirates spatialisée. La ville moche se réinvente, et ses habitants ne vous ont pas attendu pour commencer le travail. Il est temps que les experts de la vue aérienne sortent, eux-aussi, du domaine de leur fiction. 

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Portraits Soin et attention Transformation publique

“Mettre fin au désencastrement entre numérique et politique publique”

Temps de lecture : 19 minutes

Dans le paysage complexe et parfois un peu morose des administrations centrales interministérielles, le programme Société numérique – intégré à l’Agence nationale de la cohésion des territoires depuis 2020 – occupe une place un peu à part. Doté de peu de pouvoirs et, au départ, de faibles ressources humaines et financières, il pilote aujourd’hui 250 millions d’euros du plan de relance dédiés à “l’inclusion numérique” et, surtout, il porte une vision du numérique et de la transformation publique fondée sur de nouveaux cadres de coopération entre l’Etat, les collectivités locales et la société civile, au service d’une “politique publique des communs” aux antipodes des avatars du nouveau management public. 

Repoussé à plusieurs reprises début 2021, cet entretien avec Pierre-Louis Rolle, directeur du programme SoNum, du programme Nouveaux Lieux Nouveaux liens et de la mission Incubateur des Territoires, nous tenait à cœur pour creuser un peu les recettes de cette aventure. Bonne lecture !

VV – En quelques années, la mission Société numérique est passée d’une équipe de 3 personnes avec 200 000 euros de budget annuel, à un programme de 15 personnes gérant, entre autres, 250M€ du plan de relance. Cette trajectoire “flash” est assez originale au sein de l’État. C’est quoi le secret ?

Pierre-Louis Rolle – (rires) Pas sûr qu’il y ait un secret, mais c’est intéressant de refaire le parcours et de voir ce qui a permis cette évolution, d’autant que chercher les conditions de la réplicabilité de notre expérience fait un peu partie de nos obsessions.

D’abord, nous sommes comme tous les agents publics : notre travail dépend de la volonté politique. Si on se retrouve à opérer une part aussi importante du plan de relance, c’est qu’à un moment  un ministre l’a porté et s’est battu.

Nous sommes aujourd’hui une quinzaine sur les trois programmes (Société Numérique, Nouveaux lieux, nouveaux liens et l’incubateur de services numériques, ndlr), dont une dizaine sur l’inclusion numérique, mais on a effectivement commencé tout petit. C’est ma prédécesseure, Orianne Ledroit, qui a structuré l’équipe et créé ce cadre de travail et cette méthode, qui ont généré beaucoup de confiance auprès des partenaires. 

A notre arrivée en 2016, dans une toute nouvelle agence au sein de Bercy, nous étions tous convaincus de l’intérêt du problème qu’on nous demandait de traiter. L’Agence du numérique regroupait alors plusieurs programmes plutôt gérés précédemment directement au niveau des cabinets (Plan Très Haut Débit, Mission French Tech), avec un très fort portage politique. Nous, nous arrivions pour travailler sur l’inclusion numérique, un sujet qui n’était pas encore à l’agenda public mais qui était ancré à la fois dans une forte tradition de l’éducation populaire et associative, avec des acteurs comme les FabLabs, les hackers space et toute cette culture de la bidouille, et dans plus de vingt ans d’expériences en médiation numérique. A ce moment-là, ce sont les collectivités territoriales qui commençaient à tirer la sonnette d’alarme sur un fait qui allait devenir de plus en plus prégnant, alertant sur la multiplication d’usagers mis en difficulté par la dématérialisation des services publics. 

VV – On peut dire que vous arrivez au bon moment ?

En fait, il y a eu une rencontre, un choc, entre plusieurs tendances et phénomènes : la dégradation de la qualité du service public déconcentré, des lieux qui étaient plutôt des lieux de culture numérique mais qui se retrouvaient à faire de l’action sociale avec de moins en moins de ressources, c’est à dire de subventions publiques, un plan de dématérialisation qui s’accélérait côté État, et nous, qui arrivions avec 384 000€ de budget sur une ligne de crédit de la Direction Générale des Entreprises, avec plein d’idées et de volonté. 

Toute la stratégie que nous avons mise en place a alors été de commencer par nouer des alliances, prenant la mesure de notre petitesse dans l’appareil d’Etat. C’est là que, quelque part, on a été amené à faire de l’innovation publique, par incidence et par manque de moyens : quand on ne peut pas faire, avec qui doit-on faire ? C’était une dynamique à lancer, en tenant d’ailleurs compte du fait que les GAFAM arrivaient en embuscade. De grands opérateurs de service public et des collectivités commençaient à signer avec Facebook ou Google, par exemple pour ouvrir des lieux de formation, en embarquant bien sûr au passage leurs technologies dans le bazar pédagogique qui se mettait en place. 

VV – On retrouve le lien à l’éducation populaire ? L’ambition de penser un numérique qui émancipe, un numérique de citoyens ?

En y réfléchissant rétrospectivement, on parle beaucoup de neutralité du net mais nous, notre mission, c’était de créer les conditions d’une neutralité pédagogique face à la technologie. Comment est-ce qu’on donne à chacun des clés de compréhension pour appréhender le numérique dans ses aspects les plus quotidiens comme les plus politiques ? Cela impliquait de se faire des alliés, de reconnaître le travail accompli par des acteurs historiques de la médiation numérique, et de chercher à créer une coalition avec de nouveaux acteurs. 

Ces impératifs ont notamment conduit à la création de la MedNum, la première société coopérative d’intérêt collectif avec l’Etat à son capital. C’est le premier dossier dont je me suis occupé en arrivant à SoNum. Certains acteurs historiques voyaient d’un mauvais œil que des startups ou des acteurs de l’économie numérique montent à bord. Pourtant, l’idée était bien de trouver un cadre de coopération entre l’État, les collectivités locales, des entreprises privées, les associations, qui garantisse cette neutralité pédagogique et la poursuite de l’intérêt général. La décision collective des acteurs a été très symboliquement prise lors des Assises de la Médiation Numérique qui se tenaient alors en 2016 à Mende, en plein hiver lozérien. 

VV – Concrètement, comment avez-vous réussi cette “mise à l’agenda public” du sujet de l’inclusion numérique ? 

Ça a été une des principales questions des débuts de SoNum : comment s’équiper pour préparer le terrain politique et administratif au traitement d’un problème public nouveau et le rendre intelligible pour une autorité publique ?

Il nous semblait avant tout nécessaire d’outiller les décideurs publics sur les enjeux d’inclusion numérique. Concrètement, ça signifiait soutenir les chercheurs et donner une visibilité aux travaux scientifiques menés sur ces sujets dans le domaine des sciences sociales et des études statistiques. Je pense par exemple au Baromètre du numérique que nous portons avec  l’ARCEP et le CGE (L’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse et le Conseil Général de l’Economie, ndlr) ou à l’enquête Capacity portée par le groupement d’intérêt scientifique M@rsouin sur les usages numériques des Français. Rapidement, nous avons lancé le Labo Société Numérique. J’ai bien connu le monde universitaire et cela me semblait essentiel de renforcer les ponts avec la recherche, y compris en recrutant dans l’équipe des personnes formées aux sciences sociales – nous avons d’ailleurs aujourd’hui trois docteurs dans l’équipe. 

Nous avons également adopté une démarche proche de celle du design des politiques publiques, en expérimentant d’abord à petite échelle – par exemple le Pass numérique, lancé d’abord dans quelques départements seulement – et en documentant notre action. Nous sommes un certain nombre à être des militants de l’open source, de la civic tech et de l’hacktivisme. Autant de cadres d’engagement dans lesquels nous avions le temps et l’habitude de prendre du recul sur notre action et notre méthode. Une fois arrivés aux manettes, après avoir beaucoup critiqué, nous nous sommes retrouvés dans une situation où nous avions une politique publique à imaginer et à mettre en œuvre, sans avoir le temps de réfléchir sur la méthode ni de prendre du recul, pour documenter. Au sein de l’Etat, clairement, ce n’est pas évident de faire et de documenter en même temps.

VV – Quel est le sens d’avoir le programme Société numérique, et donc cette politique publique de l’inclusion numérique, intégrée à cette grande chose qu’est l’Agence nationale de la cohésion des territoires ?

J’ai pris les rênes de cette petite équipe au moment de la création de l’ANCT par la fusion du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), de l’Agence du numérique et de l’EPARECA. De notre point de vue, cette fusion représente une opportunité de défendre l’inclusion numérique non pas comme la béquille de la dématérialisation, mais plutôt comme un levier de montée en compétence globale de la population sur le numérique, comme un moyen de large diffusion d’une culture numérique. Le numérique que l’on promeut est un objet politique et un levier de développement territorial, ce n’est pas un numérique subi. 

Notre intégration à l’ANCT s’est accompagnée d’un budget plus conséquent, a permis d’étoffer l’équipe, et a renforcé notre légitimité territoriale. Elle nous a permis d’avoir les moyens et la légitimité institutionnelle pour répondre présents au moment du plan de relance. À cet égard, l’ANCT est un objet intéressant. Il existe toute une littérature en sciences politiques qui décrit les effets pervers de “l’agenciarisation” de l’État – excusez l’anglicisme. Sans entrer dans les détails de ce débat, je trouve que l’ANCT est un objet qui permet de répondre à un certain nombre de ces critiques. C’est aujourd’hui une agence suffisamment souple qui constitue un bon outil pour créer des gouvernances partagées avec les collectivités et de développer des programmes souhaités par l’Etat en bonne intelligence interministérielle. Bien qu’elle reste une structure en construction, son organisation vient renforcer des administrations existantes et nous a donné de la liberté pour intervenir. C’est un objet institutionnel qui me semble adapté à la mission à laquelle nous devons répondre.

VV – Peux-tu présenter simplement la MedNum et APTIC à des gens qui ne connaissent pas bien l’écosystème de l’inclusion numérique ?

La MedNum, ce sont plein d’acteurs différents qui agissent pour la culture numérique des citoyens. Il y a les acteurs associatifs, des start-ups et des acteurs issus de la Grande École du Numérique qui arrivaient sur le secteur, des collectivités qui finançaient des actions et qui voulaient s’allier avec l’écosystème, des grands groupes notamment mutualistes, et puis l’Etat. Plutôt que de créer un énième COPIL, ou une association de la médiation numérique, nous avons créé une Société Coopérative d’Intérêt Collectif qui mélange tous ces acteurs, afin de développer des produits tech et de faire du conseil/service. L’État est sociétaire de la coopérative et il siège au Conseil d’Administration. 

Concernant APTIC, il s’agit d’un opérateur du Pass numérique. Le principe du Pass numérique reprend celui du chèque déjeuner, c’est-à-dire qu’on peut échanger des chèques contre des heures de formation au numérique. C’est à la fois un outil de consolidation économique du secteur, puisqu’on échange ces contre-marques dans des lieux qui auront été qualifiés par APTIC comme capables de mettre en œuvre ces services de formation, et à la fois un outil de ciblage des populations. Souvent, on a un double stigmate sur les lieux de formation au numérique : soit ce sont des lieux très “tech”, et on n’ose pas passer la porte, soit ce sont des lieux très sociaux et on se dit que “ce n’est pas pour moi”. Finalement, on manque toutes nos cibles. Avec le Pass Numérique, l’idée est de labelliser des lieux accessibles et non stigmatisants, où on est sûrs de la qualité de service, et de donner un titre qui a une valeur faciale de 50 à 100 euros. C’est valorisant et c’est incitatif. Il fallait un opérateur capable d’avoir des fonds publics et des fonds privés. 

VV – Ce qui frappe, quand on suit un peu l’histoire et l’action du programme Société numérique, c’est l’originalité du cadre de coopération Etat-collectivités territoriales-société civile que vous avez créé. Sans parler du reste de l’ANCT (certains élus locaux diraient que ce cadre manque à l’ancien CGET), ce n’est pas une modalité de relation courante au sein de l’Etat. Comment avez-vous fait ?

Pour nous, tout l’enjeu résidait dans deux questions majeures : “quels sont les bons cadres de coopération ?” puis “comment coder dans le dur les dépendances et les relations qui font qu’on s’auto-contraint dans une relation réciproque ?”. Signer une convention, ça ne suffit pas toujours ; donner une subvention, ça ne suffit pas non plus. Comment est-ce qu’on arrive à créer une ingénierie de la gouvernance qui permette de faire vraiment les choses, de produire du résultat ? 

Notre objectif n’était pas de créer un Rotary Club de l’inclusion numérique. Nous voulions éviter ce phénomène un peu “club”, d’où l’idée du coopérativisme, qui s’est présenté rapidement comme une solution souhaitable. La forme coopérative adoptée pour la MedNum nous paraissait intéressante pour le développement de projets numériques, notamment quand on voit comment sont produits les logiciels libres, c’est-à-dire par couches additives et avec une forme de démocratie participative interne. Nous voyions le secteur de l’économie sociale et solidaire comme un prolongement, comme un espace démocratique de discussion entre l’État, le privé et les collectivités. Il nous semblait qu’il y avait là quelque chose d’un peu nouveau à essayer. 

Bien sûr, ça n’a pas été facile. Nous avons essuyé les plâtres, par exemple avec l’Agence de Participation de l’État (APE), pour qui c’était nouveau et qui a été très bienveillante dans son accompagnement pour la structuration de la participation de l’État dans la MedNum. Il y a encore des éléments réglementaires qui créent des faiblesses, et nous continuons de travailler à leur amélioration. Et puis il ne faut pas idéaliser : cette architecture n’est pas LA solution pour tous les projets. Dans de nombreux cas, les marchés publics ou les GIP (Groupements d’Intérêt Public, ndlr) – pour ne citer qu’eux – sont des véhicules tout à fait pertinents. Il ne s’agit pas de tout basculer dans un objet entrepreneurial, même à but non lucratif. C’était en tout cas la première fois que l’Etat entrait au capital d’une SCIC.

Pour travailler avec les collectivités, la coopérative représentait selon nous une voie à explorer, et un moyen pour l’Etat de s’auto-contraindre et de poser sa propre minorité dans une gouvernance. Je le rappelle, l’objectif était de trouver le bon véhicule opérationnel pour obtenir des résultats en matière d’inclusion numérique. Comment est-ce qu’on met tout le monde d’accord ? Comment est-ce qu’on trouve le bon modèle économique ? Il fallait identifier les tiers- payeurs et les véhicules de financement agrégeant différentes sources, créer des conditions où les règles du jeu en matière de dépense sont claires, tout en respectant une logique d’intérêt général. Peut-être que sur des objets plus « tech » le véhicule SCIC s’avèrera plus pertinent, notamment dans une logique de coopérativisme de plateforme. 

VV – Est-ce que vous avez identifié soit des effets pervers, soit des faiblesses de ce nouveau mode d’action coopératif ?

Il faut particulièrement être vigilant par rapport à la commande publique, par rapport à la concurrence, ce n’est pas une solution magique… C’est difficile, aussi, de convaincre qu’il s’agit d’un objet pérenne. Encore une fois, on a essuyé les plâtres. Il faut qu’une organisation de ce type puisse s’insérer dans un écosystème ouvert, puisse dialoguer… Il ne s’agit pas de créer des monopoles d’État coopératifs. On est encore un peu sur une ligne de crête sur le montage de ces projets. Et attention, encore une fois, ce n’est pas la solution à tout. Peut-être que maintenant sur les projets plus tech comme je disais, ce serait plus simple et l’État n’aurait pas vocation à rester au sociétariat… Finalement, ce n’est pas tant la question du sociétariat de l’État qui est à mettre en avant, mais plutôt la pérennité de l’action, comme pour le maintien d’un logiciel libre par sa communauté.

Je n’ai d’ailleurs pas encore parlé de l’incubateur des territoires, qui est né au moment de l’intégration à l’ANCT et qui s’inscrit dans cette même réflexion : comment est-ce qu’on construit, sous maîtrise publique, des services numériques innovants, open source, de qualité, avec l’appui des collectivités ? Et qu’est-ce que ça veut dire pour la gouvernance d’un produit tech ensuite ? C’est là que notre réflexion rejoint celle du coopérativisme de plateforme, comme dans le cas de Mobicoop sur des questions de mobilité ou comme dans le cas, différent, de Railcoop sur une ligne de train. Ça interroge le rôle de la puissance publique dans ces coopératives. Je n’ai pas encore la réponse. On lance la réflexion sur certains produits tech portés dans le cadre de l’incubateur des territoires. On verra ! Aujourd’hui, l’incubateur des territoires opère sa propre ligne du plan de relance, dotée de 30M€ et dédiée à l’outillage numérique des collectivités.

VV – Vous mobilisez dans votre action des leviers très différents :  appels à projets, animation de communautés, investissement, incubation de services numériques, labellisation d’événements… Le tout, souvent, en lien avec les collectivités locales et les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Vous êtes un labo du futur de l’Etat ?

Comme je le disais, nous faisons de l’innovation comme M. Jourdain. Il y a eu des contraintes, des volontés de faire, des rencontres, qui ont fait qu’on a dû prendre des chemins de traverse, en situation de rareté, pour arriver à nos fins. Au-delà, il y a toujours cette réflexion un peu continue sur la manière de garder une maîtrise publique dans la gouvernance d’un projet, sur la manière dont on ouvre sans diluer et sur la manière de créer l’irréversabilité des actions. Ces questionnements, ce sont nos moteurs. Nous avons pour cela plusieurs cordes à notre arc : le levier coopératif, j’en ai parlé, le levier collaboratif, quand nous organisons des grandes concertations comme pour l’élaboration du rapport sur la stratégie nationale pour un numérique inclusif, l’incubation, l’animation de communautés avec notamment Numérique En Commun[s] (NEC). 

NEC, c’est à la fois une communauté de pratique et une série d’événements. Un événement national, des déclinaisons locales. L’objectif est de croiser les mondes de la médiation et des cultures numériques, avec ceux de l’action sociale, des élus locaux, de l’open data, des agents territoriaux, de l’innovation sociale… Et d’organiser des évènements où, au-delà de la satisfaction de se retrouver, on travaille et on documente, on essaie de partager dans la durée. On crée du commun. La vraie ambition de notre travail, ce qui relie Société Numérique à l’incubateur des territoires en passant par Nouveaux Lieux, Nouveaux Liens, c’est de participer de l’émergence d’une politique publique des communs. Le chantier juridique, politique, administratif est énorme. Et on souhaite y prendre toute notre part. 

Pour revenir au cœur de la question sur le “futur” de l’Etat dans le sens administrativo-administratif du concept, je pense que la question RH n’est pas anodine, d’autant en cette période où le Président de la République vient d’annoncer la création de l’Institut du Service Public. C’est un sujet qui me taraude d’autant plus qu’on a pas mal recruté durant l’année écoulée. C’est aussi quelque chose que ma prédécesseure a su faire : savoir faire confiance à des profils atypiques – sinon je ne serais d’ailleurs pas là. Aujourd’hui, dans l’équipe, on a des docteurs en sociologie, des profils issus des médias, des profils tech, des profils venus de collectivités, même de giga-collectivités de l’étranger… On a su créer une force d’attraction et donc recruter ces profils un peu différents au sein de l’État, des têtes bien faites qui n’ont pas forcément d’expérience dans le numérique ou le public mais qui ont des compétences diverses. Il s’agit aussi d’arriver à créer une culture de l’intérêt général et un sens de l’État au sein de l’équipe, donc il faut trouver des profils qui ont ce sens de l’État, et le faire prospérer. La question suivante est “comment est-ce qu’on garde ces profils ?”. Ça devient plus compliqué, même si tout le monde aime la bière. Travailler au sein de SoNUm, ça a été un travail abattu sans compter les heures ou les week-ends travaillés parce qu’on y croit, ce sont les salaires qui ne suivent pas forcément et c’est la valse des contrats de droits publics. Le problème ne se pose pas uniquement chez nous. C’est un problème qui se pose dans toutes les administrations qui ont été dites “innovantes” ou “atypiques” à un moment donné au sein de l’État. Par exemple, c’est le cas d’une partie du CGDD ou de la DITP, à Etalab, à beta.gouv… L’État investit beaucoup pour former des gens venus d’ailleurs, qui hybrident le meilleur des deux cultures, et on n’est pas capables de garder ces personnes. Je veux bien qu’on parle de la réforme du concours de l’ENA mais ça me paraît tout aussi important de réfléchir à comment-est ce qu’on garde ce vivier de contractuels hyper qualifiés.

Personnellement, il m’a fallu des années pour dépasser mon syndrome de l’imposteur et me retrouver à négocier à très haut niveau ou à piloter des grosses équipes sur des projets complexes. J’ai énormément appris, nous avons énormément appris. C’est la chance qu’on a tous eu dans notre équipe. Cette question RH se pose donc à la fois en termes de formation avant, de formation pendant et de rétention ensuite.

À cela s’ajoute le besoin de créer une culture commune, car il ne s’agit pas de créer des utopies socialistes où chacun a son petit projet, où tout le monde vit sa meilleure vie entre agents innovants et autres rentiers de l’innovation publique dans son coin. L’idée, l’ambition, c’est plutôt de s’interroger sur comment est-ce qu’on peut faire tâche d’huile sur toute l’administration sans avoir une équipe bling bling sur son petit piédestal. C’est une critique qui a pu être faite aux Startups d’État des incubateurs, et à beta.gouv. On se dit : “c’est formidable, on va créer des petits îlots avec des gros moyens, une équipe de prestataires aux ordres d’un agent public, on va faire un super truc”. Attention, il y a effectivement des projets supers qui sont sortis de là, et paradoxalement, ça a créé une culture publique, un véritable sens de l’Etat, forts, y compris chez des prestataires freelance. Mais ce sont des conditions de travail uniques au sein de l’Etat. 

Dès lors, je pense qu’il faut chercher les moyens de sécuriser tout le monde et de mener une réflexion plus globale sur les cadres de la fonction publique, sur la diffusion d’une posture compréhensive, sur la diffusion d’une culture commune.. On a un problème de rétention des talents au sein de l’État. Au-delà, la vraie réflexion, ce n’est pas la réforme de la fonction publique, c’est comment on fait prospérer le sens du service public, et le sens du travail que l’on y effectue en servant. Et il peut y avoir plusieurs formes.

VV – Tu décris des profils nouveaux plutôt jeunes, plutôt pas titulaires… Ça laisse quelle place aux fonctionnaires, et à ceux qui sont là depuis longtemps ?

Sans eux, on n’y arrive pas ! Il ne suffit pas d’avoir des idées, de vouloir faire des coopératives ou des objets institutionnels innovants… Il y a toujours besoin d’une technicité, d’un savoir-faire de navigation dans les arcanes de l’État, d’une expertise sur tout un tas de points réglementaires, légistiques… Selon moi, c’est plutôt l’occasion d’offrir un nouveau positionnement professionnel à tous les agents publics : avoir des coudées franches et mettre toute son expertise technique et son expérience au service de projets expérimentaux. 

Il ne s’agit pas d’opposer les anciens contre les modernes ou les contractuels contre les fonc’ (fonctionnaires, ndlr). Au contraire, toutes ces expertises, tous ces savoir-faire sont très complémentaires. C’était quelque part le sens de ma remarque tout à l’heure sur la création de poches d’utopies. Créer des poches d’utopies, ce n’est pas le but. Au contraire, il faut que nous arrivions à diffuser, à infuser, à produire de meilleures synergies. Sans oublier l’importance, essentielle, du statut. 

VV – L’incantation du “100% dématérialisation” n’a pas survécu aux Gilets jaunes et aux confinements. Qu’est ce qu’il y a garder dans le numérique pour l’action publique ? À quelles conditions ?

À mon sens, il y a deux problèmes qui mériteraient une réflexion plus poussée. Il y a d’abord la question de la relation à l’usager : on ne peut pas se contenter de dématérialiser, encore moins sans étude d’impact sur les effets que cette dématérialisation va produire. Le plan “Préfecture nouvelle génération” en est un excellent exemple. La fermeture des guichets en préfecture a eu pour conséquence la création de grandes chaînes de garages automobiles qui proposent de faire votre carte grise – un document essentiel, obligatoire – pour 50€, avec option de paiement en trois fois sans frais. Cela en dit long sur les publics qui sont affectés. Des initiatives comme France Services offrent un premier niveau de réponse : remettre l’État partout dans le territoire, avec une logique de guichet unique polyservices. Tout le nœud est là. Il peut y avoir dématérialisation des services publics si on met le paquet sur un accueil physique de qualité qui accompagne les gens.

Cela rejoint un problème plus large : la séparation entre les politiques publiques et le numérique. Dans la tête des décideurs publics, cette séparation est très présente. D’abord on décide, puis on demande aux cabinets de conseil et aux SSII de produire ce qu’on a décidé. Pour la dématérialisation, c’est le même principe. On prend une démarche administrative existante, et on la dématérialise. C’est un classique de la science politique : entre la décision et l’application, il y a mille strates qui vont créer une différence entre les deux. Je pense qu’on sous-estime le numérique. Il y a cette impression qu’une fois qu’on aura exprimé le besoin, le jouet numérique qui va en sortir va servir tout de suite. De la même façon, beaucoup trop de décideurs publics pensent que de simples solutions numériques vont apporter des solutions à des problèmes sociaux complexes, pour reprendre la thèse du livre de Daniel Greene, The Promise of Access. La martingale, la killer app, fusse-t-elle connectée ou artificiellement intelligente, qui va apporter une solution exogène à l’administration, n’existe pas. Il faut privilégier le numérique instrumental au service de la politique publique. C’est une approche en continu qui intègre une réflexion à la fois sur les effets pervers potentiels et sur l’accompagnement des utilisateurs finaux, qu’ils soient internes à l’État ou externes, une approche qui doit être intégrée dès la première phase de conception et à tous les niveaux de décision. 

Mon combat, c’est de mettre fin au désencastrement entre le numérique et la politique publique. Aujourd’hui, quand on met en place une politique publique, il y a toujours une déclinaison numérique à un moment et à un endroit. De la cathédrale algorithmique complexe, au simple formulaire que devra remplir l’usager. Si on ne garde pas une maîtrise et une compétence publiques, le décideur public, qu’il soit ministre ou chef de service, va se retrouver dépossédé de sa capacité de décision, tout comme l’usager va se retrouver dépossédé de sa capacité d’appropriation de son parcours. Il faut aussi bien accompagner l’usager à faire sa démarche qu’il faut garder une maîtrise publique du numérique. Et il faut systématiquement penser la politique publique dans les plis numériques qu’elle va prendre, et qui vont contraindre son application. 

L’action publique pâtit de la métaphore de l’État-plateforme. D’abord nécessaire, pour extraire l’Etat de son approche délégataire et distante du numérique, c’est une métaphore aujourd’hui assez dysfonctionnelle. La plateforme, dans son sens étymologique, pure et parfaite n’existe pas, on ne passe pas du train à la plateforme sans obstacles. Je reprends là une analogie du sociologue Tarleton Gillespie qui liste 4 impensés de la plateforme qui la rendent inopérante dans notre cas : « la plateforme n’est pas responsable du passager ». Et derrière chaque plateforme, son lot de travailleurs du clic, de biais de conception, de coupe-fils… Il faut qu’on arrive à montrer tous les chemins de traverse qu’on prend quand on fait du numérique. Ce n’est pas grave de prendre ces chemins, c’est même très bien puisque c’est l’occasion de poser nos règles, nos conditions et de poser un modèle pour le numérique qui soit éthique et républicain. Cette métaphore a été très utile dans la transformation numérique de l’État et dans la façon de conduire et d’aborder des projets numériques. Il est néanmoins temps d’entrer dans un nouveau paradigme beaucoup plus encastré, avec une vision politique du numérique et avec l’intention du politique et de l’administration intégrée au cœur de la conception des objets numériques.

VV – En 2021, la France élabore son nouveau “plan d’action pour un gouvernement ouvert”, dont les principes fondamentaux sont la transparence, l’ouverture et la collaboration avec la société civile dans la conception, la production et l’évaluation des politiques publiques. Ça donne quoi, chez SoNum ?

À titre personnel, c’est une de mes marottes, car je viens du milieu de la civic tech. Aux côtés d’autres personnes engagées, je me suis longtemps battu, de Taïwan jusqu’à Paris, pour pousser les sujets de la transparence budgétaire et de l’open data. 

Quand on est de l’autre côté de la barrière, ce n’est pas si simple. Cela demande énormément de travail, et l’application à soi-même des principes que l’on prêche pour les autres. En cohérence avec l’ensemble de nos collègues et de notre hiérarchie, nous cherchons à être plus transparents avec les données publiques et l’utilisation des fonds publics. 

Le Président de la République s’est d’ailleurs engagé sur la publication des données du plan de relance. Maintenant, c’est à nous de réfléchir à la manière de rendre ces données intelligibles, et de chercher les alliés capables de nous aider dans cette démarche. À côté de cela, si on revient sur la question de la réplicabilité, nous réfléchissons à la manière de rendre les documents administratifs (cahiers des charges, conventions, etc.) ouverts et publics dans une sorte de centre de documentation, pour qu’ils puissent être utiles à d’autres acteurs. 

Par ailleurs, l’OGP ne concerne pas uniquement la transparence et l’open data. C’est aussi associer des partenaires et rendre pérenne des gouvernances partagées, au-delà de la comitologie. Il faut inclure ces méthodes de concertation dans notre droit commun. Numérique En Commun[s] ne doit pas uniquement être un lieu de réflexion commune, il doit permettre d’aller plus loin en nourrissant la manière de prendre des décisions. 

VV – Il paraît que tu es intarissable, y compris tard dans la nuit, sur Decidim, le projet open source de plateforme de consultation citoyenne  de la mairie de Barcelone. Même s’il fait jour, un petit mot dessus ? 

(Rires) Il fallait me dire qu’on repartait pour une heure ! Je suis un très grand fan de Decidim. Je les ai rencontrés très tôt dans la conception du projet, avec mes complices de Code for France et Democracy Now. Dans le cadre des réflexions menées par le Labo Société Numérique, nous avons écrit de longs articles sur le modèle économique et la gouvernance de Decidim. C’est un exemple de projet très inspirant pour nous. Il part d’une volonté publique de créer un logiciel de participation citoyenne, avec un investissement plutôt sobre d’1M€. La mairie a choisi de confier la gouvernance du commun numérique à une fondation, et d’intégrer plein de petites entreprises locales dans le développement du logiciel. 

Ensuite, Decidim a pris son essor à l’échelle européenne. La fondation dispose d’une gouvernance qui lui permet de décider quelles modifications de code développées dans des pays partout en Europe sera intégrée à la brique principale, à savoir le dépôt de code initial. De nombreux acteurs publics locaux participent à l’investissement en R&D de ce projet, ce qui en fait un commun numérique qui grossit à l’échelle européenne. L’investissement public est vertueux car il est cumulatif – c’est mieux que d’acheter plein de licences d’un logiciel propriétaire, chacun dans son coin. 

C’est tout de même un projet qui a été créé par des universitaires avec une logique qui essaie de contraindre la transparence et l’équité au sein même du code. Il y a une vraie réflexion sur les valeurs du logiciel et les processus de démocratie citoyenne. C’est un peu le wordpress de la démocratie citoyenne, avec des modules très fins. Ainsi, à la fois dans la philosophie de la conception et dans le modèle économique mis en place, c’est très vertueux, notamment pour concilier des acteurs très différents. Un véritable commun, qui accompagne nos réflexions. 

D’ailleurs, nous utilisons Decidim pour le budget participatif qui vise à répartir l’enveloppe du plan de relance dédiée à l’outillage numérique des collectivités opérée par l’Incubateur des Territoires.

VV – Ça donne des idées pour un numérique à l’européenne, tout ça, non ?

C’est effectivement ce type de projet qui nous permettrait de changer de braquet et de penser et agir à l’échelle européenne. J’ai beaucoup échangé avec le directeur numérique de l’État fédéral belge, qui met à disposition Decidim pour les collectivités belges et qui a beaucoup investi dans le projet. Nous échangions au sujet de la gouvernance avec les Espagnols en s’interrogeant sur l’intérêt de créer une structure européenne pour la gouvernance de ce commun numérique, pour maximiser l’investissement, la R&D et le partage d’évolutions technologiques.

Très schématiquement, la branche principale du logiciel Decidim est maintenue par une fondation à Barcelone. Les parties prenantes votent pour les modifications du code sources faites par les différents acteurs publics et privés qui modifient le logiciel pour leurs usages, issues de leurs différents forks. Celles-ci sont ensuite intégrées à la version commune. Transposer cette logique à un niveau européen, avec plusieurs acteurs publics qui investissent dans un commun qui s’améliore de façon continue, avec une vraie gouvernance qui concilie les évolutions du logiciel, plutôt que chacun achète dans son coin une licence ou fasse développer telle fonctionnalité additionnelle, ce sera un vrai atout 

Si on veut créer un numérique à l’européenne, il va falloir qu’on passe par ce niveau de coopération : créer des communs numériques avec une gouvernance à l’échelle de l’Union Européenne. 

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“Accepter que le peuple soit libre et sauvage” : entretien avec Valérie Petit, députée.

Temps de lecture : 18 minutes

Fin 2017, Valérie Petit nous avait sollicité pour un échange sur l’évaluation des politiques publiques – sujet d’une mission d’information qu’elle menait alors. Depuis, elle est une partenaire régulière de réflexion, à Paris comme dans le Nord, dont elle est députée – “La République en Marche”, d’abord, puis “Agir ensemble”, depuis 2020. Sa conception de son rôle de Parlementaire, son attention si rare au “dernier kilomètre” de l’action publique, et le fait qu’elle soit extrêmement sympa (ça compte pas mal, dans le secteur…) nous ont donné envie de ce long entretien, qui paraît un peu plus d’un mois après celui mené avec Cécile Duflot. Bonne lecture !

Valérie, vous êtes devenue députée de la 9ème circonscription du Nord en 2017, après une quinzaine d’années de carrière dans l’enseignement et la recherche. Qu’est-ce qui surprend, quand on débarque comme ça en politique ?

En arrivant en politique, j’ai connu deux chocs culturels successifs. Le premier, entre le monde de la science, qui était le mien, et le monde politique ; le second entre le monde politique et le monde administratif.

Je suis une scientifique, je viens du monde de la recherche, j’avais baigné dans des valeurs professionnelles d’indépendance, d’éthique, d’excellence, de compétition et cela, dans un contexte très international. Arrivée en politique, j’ai ressenti parfois comme une inversion de mes valeurs, celles-ci ne fonctionnaient plus dans un univers très franco-français plutôt marqué par l’obéissance, gouverné par l’émotion et avec finalement peu de place pour les idées au regard de celle ménagée aux egos. Ce fut difficile au début, comme toute reconversion professionnelle (c’était ma seconde reconversion) mais j’ai tenu parce que je savais que j’étais précisément là pour cela : changer la façon de faire de la politique quitte à être considérée comme un électron-libre ou une semeuse de trouble tant que je n’aurais pas acquis suffisamment de « poids politique ». Ensuite les choses changent… 

Le second choc culturel, ce fut dans la relation entre les parlementaires et l’administration et notamment les hauts-fonctionnaires. Pour le dire très directement, j’ai souvent éprouvé comme un certain mépris à mon endroit et plus largement à l’endroit des « débutants » que nous étions, nous, les primo-députés. Honnêtement, lorsque vous êtes parlementaire, il est acté d’une certaine façon que vous n’êtes ni « sachant », comme les hauts-fonctionnaires, ni « puissant », comme les Ministres. Et qui plus est nous étions des débutants en politique…avec des interlocuteurs qui semblaient penser que nous étions aussi des débutants dans la vie. J’ai passé mes deux premières années à asseoir ma légitimité et surtout à préciser mon rôle pour construire des relations de travail partenariales plutôt que conflictuelles, complémentaires plutôt qu’asymétriques.

J’ai aussi compris que pour récupérer ma légitimité je devais aussi récupérer mon pouvoir. Un exemple : je me souviens de l’étonnement voire de la vexation des administrateurs de l’Assemblée lors de ma première mission parlementaire lorsque j’ai annoncé que c’était moi qui écrirais mon rapport. La règle était qu’on écrive à la place des députés. Il était hors de question que quelqu’un pense et écrive à ma place. Vous ne trouverez pas un mot, pas un discours avec mon nom à côté qui n’est pas de moi, depuis le début de mon mandat. Parce que le verbe est le premier et peut-être le dernier pouvoir du parlementaire.

Au-delà de la récupération de mon pouvoir parlementaire, j’ai pris soin dans chacune de mes interactions avec les patrons d’administration, de préciser, d’entrée de jeu, ma vision de nos rôles et responsabilités respectives. Je me souviens, d’un échange récent avec la DREAL Directeur régional de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement) des Hauts-de-France. Un homme charmant par ailleurs. Depuis des mois, je me bats pour créer une Agence Régionale de la Biodiversité (ARB) mais, j’ai senti que les services avaient envie de faire les choses comme à leurs habitudes, entre eux…et moi, je voulais que les citoyens et les entreprises fassent irruption dans la gouvernance ! Avec le sourire, j’ai écouté, puis j’ai rappelé que oui, cette ARB était une décision politique, et que c’était donc ainsi que j’entendais procéder, malgré l’immense respect pour la compétence des uns et des autres, chacun dans son rôle. Il faut savoir exactement à quoi on sert et à quoi on ne sert pas quand on est un politique et être à 100 % dans son rôle et sa responsabilité. Dans ce cas précis, il s’agissait de faire de la  politique, en allant convaincre le gouvernement et le président de région, ce que j’ai fait, et aujourd’hui les patrons d’administration en sont ravis car rien ne semblait possible il y a encore quelques mois et là, nous lançons le processus de création de l’ARB. L’administration administre et le politique fait de la politique. Quand chacun est efficace dans son rôle, on avance.

C’est le rôle d’une députée, d’intervenir ainsi auprès des services déconcentrés de l’Etat ? 

Oui. C’est l’un de ses trois rôles tels que définis à l’article 24 de la Constitution : “Le Parlement vote la loi. Il contrôle l’action du Gouvernement. Il évalue les politiques publiques.” L’Assemblée à laquelle j’appartiens a voté, avant mon arrivée, la loi créant les Agences régionales de la biodiversité. C’est mon rôle de m’assurer que la loi est suivie d’effets, de vérifier qu’elle fait “le dernier kilomètre”, jusqu’aux Français. 

Est-ce que vous faites ce que vous espériez en vous présentant aux législatives de 2017 ? Comment vous situez-vous entre les attentes que vous aviez avant d’être élue, et vos possibilités d’actions aujourd’hui ? 

J’ai déjà vécu une reconversion professionnelle, je sais ce que c’est de s’habituer à un nouveau poste et à un nouvel environnement. J’ai pris le temps de comprendre et depuis quelque mois, je me sens un peu comme Néo, je vois la matrice ! Je choisis mes combats, je perçois mieux quand et comment agir, et je commence à être vraiment efficace. 

Au début de votre mandat, vous avez été rapporteure d’une mission d’information sur l’évaluation des politiques publiques. Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? 

En politique, il faut se tenir prêt. Être opportuniste dans le bon sens du terme. Il ne sert à rien de s’acharner sur une mesure tant que ce n’est pas le bon moment. A l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’espace et d’écoute pour ce sujet, qui est un sujet d’efficacité de l’action publique autant qu’un sujet de pouvoir du Parlement. Richard Ferrand (le Président de l’Assemblée nationale) a moins de goût pour l’évaluation que son prédécesseur. Alors j’ai attendu, j’ai patienté. Et quand le bon moment arrive, il faut saisir l’instant et ressortir ces propositions du tiroir. Le contexte actuel crée un moment propice : la pandémie et ses conséquences nous ouvrent une brèche sur l’efficacité de l’action publique et donc de l’évaluation. De la même façon, elle offre des outils pour favoriser l’acceptabilité des changements. L’évaluation, on l’oublie, est aussi un outil de résolution politique qui créer un cadre de débat rationnel, basé sur les résultats. Par exemple, pour la loi climatique…

La Convention citoyenne ne suffit pas à assurer l’acceptabilité de la loi climatique ?

Non pas du tout. Sur la rénovation énergétique des logements, par exemple, il y a matière à beaucoup de difficultés d’acceptation. D’un côté, nous avons une exigence très forte et absolue de la Convention citoyenne, qui veut que tous les logements soient rénovés, et en face il y a les Français modestes, pour qui le reste à charge d’une rénovation globale n’est pas supportable. Ce sont des dilemmes terribles, qui divisent et opposent les Français, l’impératif social, le respect de la dignité et l’urgence écologique. 

Des dilemmes comme cela sont nombreux.  Par exemple, sur le score carbone on dit “oh là là, il faut calculer le carbone dans le steak, etc.”. Sauf que les steaks les mieux notés en la matière, ce sont ceux issus de l’élevage intensif – ce qui va à l’encontre de la préservation de la biodiversité, du bien-être animal, etc. et nous sommes confrontés, nous les écologistes, a un conflit interne entre lutte contre le réchauffement climatique et protection de la biodiversité. C’est là qu’une bonne évaluation croisée, multifactorielle, prend tout son sens pour arbitrer autrement que par des choix binaires.

Que mettriez-vous dans une loi “Transformation publique & enjeux du XXIème siècle” ? 

Cela fait longtemps que je cherche un levier pour changer la culture et la structure administratives et les remettre au service du citoyen. Pour faire un parallèle avec le management d’entreprise, comment faire en sorte que le « client » qu’est l’usager soit celui à partir duquel tout se pense, se construit ? C’est terrible de simplicité, mais je me suis juste demandé : “comment faire pour que l’administration se soucie et prennent enfin soin des gens ou tout du moins soit consciente de ce qu’elle leur inflige parfois ?” 

En travaillant sur le revenu universel, j’ai été sensibilisée à l’accablement que subissent les demandeurs de prestations sociales. En tant qu’ancienne spécialiste de la gestion d’entreprise je connais aussi l’accablement des petits entrepreneurs face à la complexité de la fiscalité, du droit du travail et des aides aux entreprises, ce sont un peu les mêmes histoires, de souffrance, de stigmatisation, et finalement d’abandon de droits ou de projet, souvent des projets de vie. Je me suis demandé : “comment je peux, avec la loi, impulser ce changement de culture, que l’on a fait avec l’entreprise qui est de remettre au point de départ l’expérience de l’usager, en la simplifiant, en la rendant plus humaine et toujours, en partant de chacun, avec sa capacité ?” Mon idée est simple : faire reconnaitre la complexité administrative comme une charge mentale pour les citoyens et leur donner la possibilité de se retourner contre l’administration quand celle-ci les fait manifestement souffrir, alors que selon moi, qui suis libérale, l’État doit avant tout simplifier, garantir et faciliter la vie des citoyens et non les régenter, les juger ou les infantiliser.

Je pense que ce nouveau droit pour le citoyen peut créer un électrochoc culturel dans l’administration ! 

Cette analogie entreprise/administration, clients/usagers, m’interroge. L’Etat a cette particularité qu’il encadre – plus qu’il ne délivre – des services aux usagers, et qu’en même temps, il est l’incarnation de la Nation, du corps politique. Comment on articule ces logiques distinctes de l’usager et du citoyen ? De l’individu et du collectif ? Sans compter que les citoyens ne sont pas usagers de tous les services publics, et qu’il y a des politiques publiques qui n’ont pas d’usagers…

C’est une très bonne question que je n’ai pas encore traitée. Je l’ai bien en tête mais si déjà j’arrive à toucher l’usager, c’est bien. Mais clairement mon « client final » si vous permettez la comparaison est bien le citoyen. J’ai d’autres combats, pour les citoyens, pour les inclure dans la conception de certaines politiques publiques et promouvoir une gouvernance plus démocratique de nombre de politiques publiques… 

Ce combat de démocratisation des gouvernances ou de gouvernance citoyenne est clé et  il se mène aujourd’hui dans de nombreux domaines : j’ai le même combat sur les fonds d’investissement privés comme publics. Il s’agit d’œuvrer pour qu’ils soient régis par des formes de gouvernance plus démocratiques, faisant toute leur place aux citoyens, parce que nous savons qu’une telle gouvernance réoriente les fonds, notamment vers des investissements plus durables. Je donne un exemple. J’avais proposé à Bruno Le Maire que l’on reprenne, dans le cadre de France Relance, la proposition d’Axelle Lemaire sur la création d’un fonds souverain citoyen. Un fond public/privé d’investissement durable mais qui intègre une souscription citoyenne pour que chacun puisse être “actionnaire” d’un investissement responsable sur son territoire. Ce sont des combats aujourd’hui peu audibles pour les Français, mais que les investisseurs privés ou publics comprennent très bien et qui a terme changeraient le quotidien des territoires : il nous faut dans bien des domaines un choc de démocratie sur la gouvernance, notamment dans les instances publiques qui échappent aujourd’hui au contrôle direct du citoyen ou des élus. Je pourrais dire la même chose sur les politiques européennes, bien entendu.

Vous êtes une fervente défenseuse du revenu universel. Pourquoi ? 

Quand j’avais 22 ans, j’étais chez EELV, proche de Daniel Cohn-Bendit. Nous étions de ceux qui militaient pour l’extension du RMI (le RSA aujourd’hui) aux moins de 25 ans. Je n’ai jamais compris qu’il puisse y avoir des demi-droits pour les 18/25 et ça me choque toujours. A 18 ans, on est un citoyen complet. On ne met pas un demi bulletin dans l’urne. Il n’y a pas de raison qu’il y ait un demi droit social. Mon combat pour le revenu universel s’inscrit aussi dans mon engagement dans la lutte pour les droits et l’égalité des chances.

20 ans se passent et en 2017 je me retrouve élue au sein de la majorité parlementaire. Pendant la crise du Covid, je suis à la Commission des finances et je m’occupe avec Olivia (Grégoire, ndlr) du fonds de solidarité. Je m’emploie notamment à faire des retours à Bercy (le Ministère de l’économie, ndlr) sur les couacs du fonds de solidarité, les fameux « trous dans la raquette » de notre système de protection sociale. Nous sommes confrontés à la détresse des indépendants, à celle des étudiants, à celles des ménages précaires. On s’aperçoit que, si demain tu as une rupture d’activité, qu’elle vienne d’une pandémie, d’une catastrophe naturelle, une crise économique ou terroriste, trop de gens se retrouvent sans rien pour faire face. Nous qui sommes si prompts à nous vanter de notre modèle social. C’est une injustice insupportable.

On s’aperçoit alors que cette vieille utopie, le revenu universel, qui date de Thomas Paine en 1795, correspond peut-être au mécanisme universel et individuel qu’il nous faut pour répondre à ces nouvelles crises globales et massives. Un revenu individuel car, en tant que libérale, je suis aussi attachée à l’individualisation des droits et l’émancipation de chacun. Un revenu universel parce que nous sommes le pays de l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme. Imagine ce qu’aurait été la réponse à la crise si nous avions eu le revenu universel : en quelques secondes chacun, sans exception, sans oubli, sans injustice, était garanti d’avoir le minimum pour faire face au choc. Ça nous aurait pris quelques minutes, plutôt que plusieurs mois. Pendant ces mois la vie s’écoule, et elle s’écoule difficilement pour tous les Français en première ligne de la société du risque. 

Vous relancez alors le débat sur le revenu universel, en cherchant une alliance transpartisane sur le sujet. 

Face à ces injustices et cette faible efficacité de l’Etat, je me suis demandé ce que nous pouvions faire. L’Etat qui met des pansements, qui veut adresser une par une toutes les situations individuelles”, c’est une folie, et ça ne marche pas, ça laisse la moitié des gens de côté. Et c’est très paternaliste. Bref, rien ne m’allait dans cette façon de gérer l’urgence sociale, rien ne m’allait et rien ne me va toujours pas. 

Nous avons donc commencé à réfléchir à un mécanisme de revenu universel. A l’époque je discute avec Gaspard Koenig, parce que Génération libre, son think tank libéral, avait repris la vieille idée de l’impôt négatif et avait proposé une formule basée sur l’impôt négatif et budgétairement soutenable. 

Quelles différences avec la proposition portée en 2017 par Benoit Hamon? 

On n’a pas de grandes différences avec Benoît Hamon, sinon sur le mécanisme de financement : Benoît pense qu’il faut fusionner et élargir les aides, et faire des taxes, là où moi je pense qu’il faut réformer l’impôt sur le revenu et verser le revenu universel via l’impôt. 

Je ne crois pas à une réforme des aides sociales qui s’appuient sur les aides existantes, je prône un choc de simplification socio-fiscal (le bénéfice collatéral du revenu universel) et je préfère un mécanisme national plutôt que départemental pour pallier les inégalités de territoires. 

Vous discutez donc avec Gaspard Koenig, et au fil des mois avec d’autres, c’est ça ?

Donc je discute avec Gaspard Koenig et l’économiste Marc de Basquiat, avec les associations comme ATD-Quart Monde, le Secours catholique, avec des chefs d’entreprises, les fédérations d’auto-entrepreneurs, bref, tous ceux qui cherchent des solutions et qui sont favorables au revenu universel. Nous publions une première tribune sur ce « socle citoyen », nous lançons également une pétition, et je commence à travailler à une proposition pour l’Assemblée

Je sais que le Président y est opposé. Mais je ne considère pas cela comme un problème car je connais mon macronisme et le revenu universel est macroniste ! C’est une vraie mesure sociale et libérale, une mesure d’émancipation. Je fais du transpartisan, je vais voir tout le monde, sans préjugé – ça me vaut des regards en coin au début mais je m’en moque, j’ai toujours fait comme cela. On travaille avec les socialistes, les radicaux, les libéraux, on travaille avec toutes les familles politiques, nous faisons cause commune car il y a urgence.

On arrive finalement à un texte qui est une proposition de résolution, parce qu’on sait qu’on n’aura pas gain de cause tout de suite en y allant frontalement avec l’exécutif. On exige un débat, d’autant plus qu’en parallèle, on fait des consultations citoyennes pendant la crise qui montrent que le revenu universel est un sujet qui monte dans l’opinion, que les gens sont en train de changer d’avis, ils comprennent que ce n’est pas un truc en faveur de l’assistanat. Les gens comprennent que le monde a changé, que les règles ont changé, qu’il faut de nouveaux mécanismes. On leur explique que c’est comme la Sécu en 1945, un filet universel. On leur montre aussi à quel point ça peut être émancipateur pour les jeunes, pour les femmes. Et on leur montre surtout à quel point notre système est à bout de souffle, qu’il faut changer tout en restant fidèle à nos valeurs : universaliste, libérale, solidariste 

On commence à engranger des soutiens, et c’est comme cela que j’arrive à faire voter la proposition de résolution en novembre 2020, avec la grande alliance historique de la famille libérale et de la famille socialiste, qui ont toutes les deux ardemment défendu le revenu universel. On a un but commun « contraindre l’exécutif à le mettre sur son agenda, même s’il ne le veut pas”. Je suis très fière parce que le Parlement a obtenu avec ça une petite victoire. Comme quoi c’est possible. « Ils » ne pourront plus ne pas en parler. Là, en ce moment, je souris, car je vois les Républicains qui commencent à y réfléchir. Pardon, mais si on peut écrire MDR dans l’entretien, alors MDR.

On peut, sans souci.

Plus sérieusement, c’est la victoire du législatif et du transpartisan, c’est rare. C’est aussi la victoire de la société face au pouvoir qui la sous-estime toujours dans sa capacité à innover : car les Français sont prêts, le gouvernement doit l’entendre.

Bref, c’est une super aventure politique qui me tient personnellement à cœur. Je viens d’un milieu qui a connu des époques de disette. Je sais ce que c’est quand on est étudiant d’avoir faim parce qu’on doit faire des arbitrages. J’ai toujours été révoltée par les injustices. Avec le Covid, j’ai vu tellement d’injustices… Et je ne peux plus entendre les discours du type :  “il faut mériter quelque chose pour avoir une aide sociale”, je ne peux plus l’entendre, pas après ce qu’a démontré Esther Duflo, pas après le caractère injuste et brutal de cette crise. On ne peut pas chercher une quelconque responsabilité morale et individuelle en échange de droits fondamentaux, on doit être un pays à la hauteur de notre Histoire, faire l’égalité et la liberté, donner le minimum à chacun pour réaliser sa vie. En plus en bons libéraux, nous savons démontrer que ça ne coûte pas trop d’argent, si en même temps on réforme l’Etat. 

Quelles sont les prochaines étapes ? 

J’aimerais en faire un sujet des élections locales de 2021. Les départements ont l’impression, avec ma solution “nationale”, de perdre des prérogatives. Or, je ne veux pas du tout dessaisir les départements de leurs prérogatives sociales. Au contraire : on leur retire le calcul, le contrôle et le versement du revenu universel, mais je veux que les départements soient confortés dans leur rôle d’accompagnement, y compris en créant un service public de l’activité (plutôt que de l’insertion). Je milite beaucoup, comme Benoît Hamon, pour passer d’une société du “travail” à une société de “l’activité”, avec tout ce que ça comporte d’élargissement de la conception du travail mais aussi de ce qu’est un citoyen actif dans la société. 

Je pense aussi que ce sera un grand enjeu de la présidentielle, et j’aimerais bien que ce soit la majorité qui s’en saisisse. Ce serait dommage de laisser le sujet à des opposants, vu tout le travail que l’on a déjà fait. Et sinon, il nous reste le Referendum d’Initiative Partagée ! 

Ensuite, seulement, je parlerai avec l’administration. Peut-être que ce n’est pas très sympa de ma part mais j’estime que c’est d’abord le politique qui doit décider, avec les citoyens, et ensuite l’administration pourra entrer dans la discussion. Car je sais qu’elle résistera. Nous l’avons vu sur le RUA. Je sais qu’ils ne seront pas tous contents parce que c’est un choc de simplification radical dans un certain nombre d’administrations. Je n’ai pas de problème avec ce rapport de forces là. Je fais de la politique, mon seul donneur d’ordres ce sont les Français.

Vous parlez de la crise, qui a renforcé la pertinence du revenu universel. Plus largement, quelle analyse faites-vous de la gestion de crise par le gouvernement et par l’Etat depuis le début de l’année 2020 ?

Je me réjouis, façon de parler bien sûr, que la crise révèle une certaine faillite de l’Etat. Pourquoi je m’en réjouis ? Parce que je fais partie de ceux qui pleurent Action Publique 2022 (AP2022, programme de réforme de l’Etat lancé par le gouvernement en 2017 mais rapidement abandonné, ndlr). J’ai vraiment très envie qu’à la faveur des critiques – justifiées ou non – sur la gestion de crise, l’ambition de transformation de l’action publique sorte de la tombe dans laquelle elle a été enterrée. Ça peut d’ailleurs rendre service à la majorité, en l’absence de grande réforme à mener avant 2022 : il reste peu de temps, et les réformes comme celle des retraites seraient extrêmement compliquées à mener. 

Par contre, faire la réforme de l’Etat et, en partie des institutions (je pense à la proportionnelle), c’est à portée de main. Il y a un désir de reposer les questions de la “bureaucratie”. Je ne devrais pas dire ça mais je pense qu’il faut faire de cette crise une opportunité pour remettre la réforme de l’Etat sur la table. Je l’ai toujours dit : un des échecs de ce quinquennat, c’est la réforme de l’Etat. 

Et j’espère que si on remet ce sujet sur la table, on va vraiment mettre les citoyens dans la boucle ce coup-ci. On a vraiment un problème pour toucher le citoyen et en même temps pour l’associer à la prise de décision. Et puis, s’il vous plaît, pas de tirage au sort avec la main blanche et visible de l’exécutif. Par contre, qu’on demande aux citoyens comment ils veulent intégrer le tirage au sort dans les institutions, ça, oui cela m’intéresse. 

Quelles devraient être les grandes orientations de la réforme de l’Etat à lancer d’ici 2022 ?

Cette crise révèle deux choses : une certaine faillite de l’action publique telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, et la tentation de l’hubris de ceux qui nous gouvernent. 

Pour ce qui est de la faillite de l’action publique, il me semble qu’on manque la déconcentration. Sur mon territoire, la faillite de l’ARS est emblématique. Je donne un exemple : hier avait lieu le Comité départemental de vaccination, qui est censé être le “pilote opérationnel sur le territoire”. 154 personnes en zoom. Aucun ne sait vacciner, aucun ne sera vacciné, pas de citoyens, voilà. Évidemment, tu ne peux pas poser de questions. Ça ne sert à rien, ce n’est juste plus possible. Les ARS, c’est un qui soigne, 10 qui regardent et en plus ils prennent le temps de lui demander un tableau excel. Ce n’est plus acceptable. Je suis désolée. C’est du David Graeber, c’est auchemardesque, cette autoproduction, cette autopréservation de l’administration, avec des conséquences absolument terribles pour les soignants. Les patrons d’hôpitaux sont au bord du burn-out, les gens ne comprennent pas pourquoi ils ne sont pas vaccinés. C’est vraiment l’impuissance publique dans toute sa splendeur et en parallèle, la privation de liberté et le paternalisme d’Etat qui privent les citoyens de leur capacité d’agir et de prendre des initiatives, ce qui nourrit un peu plus le cercle vicieux de l’impuissance générale.

Il y a aussi la décentralisation, inachevée. On a un peu décentralisé, ça a permis que les Régions pallient parfois les défaillances des services de l’Etat, mais en même temps, ça a instauré une compétition délétère. Nous sommes au milieu du gué, avec tous les inconvénients et aucun avantage. Evidemment je suis pour une véritable décentralisation et à nouveau pour partir du citoyen en revalorisant le pouvoir communal.

Et il y a l’hubris, l’hubris de nos gouvernants qui refusent de travailler comme des gens normaux, dans n’importe quel autre domaine professionnel, à savoir : je prends une décision, je l’évalue, je l’ajuste et je ne crains pas d’en discuter, car cette décision n’est qu’une décision, ce n’est pas moi !  Si on pouvait faire de la politique centrée sur les décisions et pas sur les egos, quel gain d’efficacité et de rationalité…. Hier encore, le Premier Ministre était incapable de dire “ça, ça n’a pas marché”. Moi demain je suis Ministre, je dis “bon écoutez, on a choisi cette stratégie, à telle époque on a fait ça, on a mesuré les options, on voit que ça ne marche pas, dont acte, qu’est-ce qu’on tire comme leçons de nos erreurs, qu’est-ce que l’on peut rattraper, qu’est-ce que ça nous coûte, qu’est-ce qu’il faut faire pour y arriver ?” Je ne comprends toujours pas, je n’ai toujours pas dépassé ce choc avec mes milieux professionnels précédents, je ne comprends pas pourquoi on ne se détend pas sur les egos. Nous ne sommes que de passage sur cette terre comme en politique ! Ce n’est pas la politique qui nous définit, contentons-nous de définir ce qu’est encore et ce que peux la politique pour commencer…

On dit souvent que la réforme de l’Etat, si ce n’est pas lancé dans les 6 premiers mois d’un mandat, c’est mort. Vous, vous dites qu’il y a un espace entre maintenant et 2022 ? 

Je pense, oui. Je suis une optimiste. 

En préparant la discussion, vous m’avez dit être frappée par l’existence de “tabous” de l’action publique. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Je viens d’un milieu professionnel où on n’a pas de problème à parler des choses, à nommer les choses. On ne fait pas de morale en sciences, ça n’a pas lieu d’être. Je suis une libérale, une vraie, Je suis attachée aux libertés toutes les libertés notamment aux libertés fondamentales, comme celle de disposer de soi et de son corps. J’ai toujours été très impliquée sur ces sujets. Ce qui fait que l’on m’a trouvée sur la proposition de loi sur l’IVG, j’ai déposé une proposition sur les violences obstétricales et gynécologiques, j’ai interpellé les ministres sur les difficultés que rencontrent les travailleurs et travailleuses du sexe pendant le COVID, sur les mutilations des enfants intersexes. La propriété de soi et le consentement éclairé sont pour moi des combats premiers. 

En menant ces actions, je me rends compte que sur tous les sujets liés au corps, au corps sexué, au corps des femmes, c’est incroyablement difficile de se faire entendre. Un exemple, récent : je me bats contre l’imposition aux femmes du port du masque pendant l’accouchement. J’ai beaucoup d’alertes de maternités, de femmes, qui disent que ce n’est pas possible. J’ai accouché deux fois, dans des conditions dites physiologiques, donc j’étais au maximum de mes capacités et de mes sensations, et tu ne peux pas accoucher avec un masque. C’est violent. J’interpelle le Ministre, je dis que rien en droit n’oblige à imposer le masque, pourtant les maternités l’imposent, et les femmes n’en peuvent plus. C’est vraiment une violence faite aux femmes. Sur un sujet comme ça, d’abord ça a été compliqué dans mon groupe de poser la question au Gouvernement …. Puis le Ministre ne veut pas en entendre parler. Il a fallu que j’aille faire une tribune dans la Libé “La salle d’accouchement est-elle une zone de non-droit ?” pour pouvoir libérer la parole, et nous continuons de nous mobiliser avec les associations sur les violences obstétricales et gynécologiques. 

Je viens de déposer une proposition de résolution sur les droits des personnes transgenres. Le Défenseur des droits a fait des alertes, sur l’accès aux droits notamment pendant la transition. Rebelote, impossible de se faire entendre, encore obligée d’aller crier, alors que franchement, on est juste sur l’effectivité du droit, contre des pratiques qui sont contraires à la loi, que ce soit en matière d’état civil ou de remboursement de soins par la Sécu. Ce sont des administrations qui devraient être rappelées à la loi et on ne le fait pas. On touche à des sujets tabous, le sexe, le corps. L’Etat de droit oui, mais avec un cache sexe…

Comment l’expliquez-vous ? 

Le politique est en parti déconnectée de la société qui est bien plus à l’aise et libérale que lui sur ces sujets !

Ensuite, il y a, chez les politiques, une culture du contrôle et une peur du « peuple », partagées par l’administration. On a l’impression que pour ces « mondes », la société civile, c’est un peu le monde sauvage. La société civile, c’est parfois la nouvelle frontière. Comme si au-delà des frontières de l’ARS, au-delà des frontières de l’Etat, il existait un monde sauvage : des « gens », dont ne sait pas trop ce qu’ils veulent, parce qu’ils sont encore un peu trop libres, prenant la parole de façon un peu désordonnée, imprévisibles. Mais il faut les laisser s’exprimer, les écouter, lâcher prise et rendre un peu de liberté et de responsabilité à chacun, sinon la démocratie ira agoniser dans les rues et c’est le populisme qui ruissèlera. 

Pour revenir sur les sujets de société, le sexe est encore tabou (alors qu’il est au cœur de nos quotidien) car il est profondément sauvage ! L’accouchement, sans péridurale croyez-moi c’est une expérience de sauvagerie et pourtant c’est assez merveilleux, c’est la vie libérée. 

Pour faire un peu de provocation, je pense qu’il faudrait que certains politiques se réensauvagent un brin pour se reconnecter au quotidien et à la vie des Français. Ré-ensauvager les coeurs.  Il faut accepter que le peuple soit aussi libre et sauvage, comme disait Thoreau, ce n’est pas « grave ». Au contraire, c’est plein d’énergie pour faire et pour rester vivant, surtout dans ces temps sombres où la vie s’étiole. Le rôle de l’Etat – et encore moins du politique – ne peut pas être de nous domestiquer. 

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La Ministre, l’écologie et l’administration. Entretien avec Cécile Duflot.

Temps de lecture : 15 minutes

Après la publication du texte collectif “Mutation écologique, métamorphoses de l’action publique“, qui mettait l’accent sur quelques transformations nécessaires de l’administration pour faire face aux défis écologiques, nous avons voulu chercher à éclairer un autre aspect : la relation entre le politique et l’administration dans l’État (et au-delà). 

Nous avons le plaisir de publier aujourd’hui un long entretien avec l’ancienne Ministre de l’égalité du territoire et du logement, Cécile Duflot, réalisé en novembre 2020.

Une femme politique, écologiste, ayant dirigé un Ministère sans être issue de la fonction publique, et qui a porté une loi importante du quinquennat de François Hollande (la loi ALUR) : de quoi, espérions-nous, avancer dans notre réflexion sur les liens entre transformation publique et mutations écologiques. Nous n’avons pas été déçus…

Mai 2012 : suite à l’élection de François Hollande, vous devenez Ministre de l’égalité du territoire et du logement. Qu’est-ce qui surprend quand on arrive avec des convictions écologistes à la tête d’un Ministère ? 

Un des éléments que j’ai le plus aimé, dans mon activité de Ministre, a été le travail avec l’administration, avec cette puissance de feu qu’elle représente. 

Je n’avais jamais été membre de cabinet ministériel et j’ai plutôt une culture du privé. Mes expériences professionnelles, c’était dans le privé. La plus longue a duré dix ans en tout, c’était dans un groupe immobilier à vocation sociale mais avec les règles de travail du privé, les contrats de travail du privé, les primes, etc. J’y avais un peu côtoyé l’administration déconcentrée de l’Etat, mais c’était ma seule expérience de l’administration.

En arrivant, tous les spécialistes du logement me disent que la première chose à faire est de virer le directeur de l’urbanisme (le DHUP), qu’il est sarkozyste, etc. Ca va très vite, du coup je réfléchis toute seule, sans en parler avec mon cabinetet je me dis que virer un mec qui va avoir trois mois de préavis et avec qui je vais donc devoir travailler trois mois, parce qu’un cadre, c’est trois mois de préavis, ça ne va pas être pratique ! Je me dis que je vais tenter la franchise. Et sans le vouloir je fais à peu près le contraire de ce que l’on recommande dans les manuels du bon ministre : un ministre ça dit au type qu’il est formidable, et dès qu’il a passé la porte du bureau, on signe le papier et il est viré (avec les nominations il n’y a pas de préavis). A ce moment-là, je ne savais même pas que c’était possible. Donc ce directeur est venu, s’est assis en face de moi, dans ce fameux canapé bleu, on parle un peu je lui dis très directement :  “je suis ravie de faire votre connaissance, pour vous dire la vérité, on m’a dit que la première chose que je devais faire c’était de vous faire partir, car vous portez le projet précédent, mais moi je ne vous connais pas donc je n’ai pas d’avis négatif sur vous a priori, aussi, ce que je vous propose, c’est qu’on essaie de travailler ensemble et on voit comment ça se passe. Je ne vous demande pas d’être convaincu par ce que je fais, je vous demande d’être loyal.” Il est devenu blême ! Il est sorti de mon bureau, et de fait, il est resté, et ça a été un des artisans du succès de la loi ALUR. Même s’il n’était pas convaincu au début, il l’a été ensuite. C’est lui qui a eu cette très belle formule au sujet de l’encadrement des loyers et de la garantie universelle : “on passe d’une logique actionnariale à une logique obligataire de la question du logement”, un investissement moins rentable mais beaucoup moins risqué. C’est surtout lui qui, au bout de deux semaines, m’a dit “écoutez, si vous voulez faire l’encadrement des loyers dès cet été, il y a une disposition de la loi de 1989 qu’on peut mettre en œuvre”. C’est lui qui me l’a dit, c’était d’ailleurs un des meilleurs connaisseurs de la loi de 1989. On l’a fait et cette disposition a été très efficace. 

La deuxième chose que j’ai faite est d’aller à l’Arche de la Défense, où se trouve l’administration centrale du ministère. J’ai bien senti que tout le monde était curieux de voir à quoi ça pouvait ressembler, une ministre écolo, et ça m’a permis de poser les bases d’une relation différente avec les directeurs, les sous-directeurs – en tous cas pas la relation qu’on conseille habituellement aux ministres. Est-ce qu’on leur conseille d’être plus distants de l’administration par habitude ou par intérêt ? L’administration, en limitant au maximum les liens directs, se protège et s’auto-gère. Et c’est aussi qu’on a peur que les ministres disent des conneries à l’administration. 

Vous dites que vous avez particulièrement aimé diriger cette “puissance de feu” de l’administration. C’est quelque chose dont vous aviez conscience en acceptant de devenir Ministre ? 

J’avais conscience d’une chose : 15 000 agents. Dans ma vie, j’ai travaillé avec 10 personnes, 100 personnes, 150 personnes. Mais plus de 15 000 … quand même ! Si ça tire dans le même sens, ça pulse !

Dans quel état trouvez-vous l’administration en arrivant ?

Je trouve une administration qui a été extrêmement malmenée. En particulier l’administration déconcentrée, qui n’avait pas vraiment de pilote et à qui on demandait de faire des choses sans lui en donner les moyens. Ça, je crois que c’est la pire chose. Je pense qu’il y a une maltraitance de l’administration d’État et des agents publics qui, à certains égards, ne serait pas tolérée dans le privé. Ça n’existerait pas de faire ça à ce point-là, de filer des objectifs sans les moyens.

Un exemple : les missions ADS[1] et ATESAT[2], des missions d’ingénierie publique de l’Etat à destination des collectivités, dont l’extinction avait été décidée. C’est pareil, on m’a dit en gros : expliquez leur que leur travail est super mais  on va diminuer le nombre de postes. Moi, ça, je ne le fais pas. Soit, on dit aux gens “vous faites un métier important et on va vous donner les moyens, on va chercher de l’argent et des postes”. Soit on leur dit, “en fait, 30 ans après la loi de décentralisation, ce n’est plus possible que vous assumiez ces missions pour les collectivités qui doivent se doter d’expertise technique, donc vous allez arrêter et on va vous accompagner vers d’autres missions.

Vous décrivez une relation “habituelle” entre le politique et l’administration qui n’est pas très reluisante… C’est inéluctable ?

Il y a une question de sincérité et de capacité à porter des rôles distincts. J’étais ministre et femme politique. C’est moi qui devais rendre des comptes et c’est moi qui devais donner le cap. Je n’avais pas à micro-manager, à appeler les agents du ministère directement. Il y a un mode d’organisation de l’administration qui doit aussi être respecté. En revanche, il faut donner des indications claires et une des manières d’éviter que ces indications soient déformées, diluées, transformées, c’est de les donner à tout le monde. Il y a un équilibre à trouver entre respect de l’organisation et choix de moments lors desquels il faut parler à d’autres, au-delà du cercle du cabinet et des directeurs généraux, pour que tout le monde soit au courant de la direction à prendre. Je ne l’ai pas fait souvent, mais quelques fois. Je suis allée moi-même au comité technique paritaire.

Quand on est sûr de ses positions politiques, on peut les expliquer. C’est un mantra donné par un ami au tout début de ma carrière politique : “il faut toujours savoir justifier son vote”. Là c’est la même chose : dans la relation à l’administration, il faut savoir justifier ses décisions. Et même quelqu’un qui est fondamentalement en désaccord avec vous, il peut comprendre pourquoi vous prenez ce genre de décision. Et c’est ça qu’il faut faire. Et assumer. Pour moi, le pire pire exemple, ou le meilleur contre-exemple, c’est Ségolène Royal qui se défausse sur son administration en disant que l’interdiction des feux de cheminées, ce n’est pas de sa faute. C’est vraiment… ça, ce n’est pas possible. On ne peut pas faire une chose pareille. Il faut dire : j’assume. Et dire à l’administration que si elle fait des conneries, c’est la ministre qui va devoir assumer. Donc vous ne faites pas de conneries. Mais si vous faites des conneries, c’est moi qui devrai assumer. 

Si vous essayez de préciser, vous diriez que ça a permis quoi cette relation que vous avez cherché à construire entre le politique et l’administration ?

Ma découverte, c’est la grande qualité de l’administration. Mais aussi parfois, comment dire… C’est comme le ski de fond. L’administration, elle skie dans les rails, et ça fait vingt ans qu’on fait la piste bleue. Si tu leur dis “allez, venez, on fait un peu de hors piste dans les épiceas, vous allez voir, c’est sympa !”, au début, ils répondent, “bof, non, on a toujours fait la piste bleue”, et puis, “allez, chiche on essaie”. Après, plus personne n’a envie de retourner sur la piste bleue d’ailleurs.

Sans cette administration, il n’y aurait pas de loi ALUR. Il faut dire les choses telles qu’elles sont. Non seulement ils ont travaillé pour la fabriquer, mais en plus, quand ils ont vu qu’il y avait une écoute politique de ma part, ils ont sorti des tiroirs des dossiers dont personne n’avait rien à faire. 

Je vais donner un exemple : les règles de vote en copropriété. Le principal facteur de  blocage des travaux de rénovation dans les immeubles n’était pas forcément l’argent, mais par exemple les servitudes de cours communes : quand deux immeubles ont une cour partagée,  pour pouvoir faire des travaux de rénovation énergétique sur le mur de l’immeuble  A, il fallait l’unanimité des copropriétaires de l’immeuble B. Même sans mauvaise volonté particulière de la part de l’immeuble B, c’était quasi-impossible d’avoir tous les copropriétaires. Ce sujet très précis, pour être traité, nécessitait une coordination entre les ministères du Logement et de la Justice puisqu’on touche au code de la copropriété. Or, jusque-là, les ministres de la Justice étaient plus occupés à faire loi pénale sur loi pénale, alors la question des copro, ils n’en avaient rien à carrer. Je suis donc allée voir Christiane (Taubira, ndlr) et je lui ai dit : “Écoute, j’ai un sujet.Ton administration s’en fout, c’est vraiment pas un sujet crucial pour toi mais c’est important . Donc est-ce que tu peux juste leur dire que là-dessus c’est Duflot qui pilote  et qu’il faut qu’ils travaillent avec le ministère du logement ?” Elle m’a dit d’accord,  et ensuite, une fois que cette discussion politique est passée, ça a déroulé. C’est une des choses les plus utiles quand on est ministre : dépasser par le politique des antagonismes ou des ronronnements institutionnalisés. Mais sur un coup comme ça, personne n’a rien vu, personne n’en a rien eu à faire. 

Les écologistes sont souvent perçus comme penchant traditionnellement davantage du côté des “territoires”, des collectivités locales, que de l’État central. Cela ne vous a pas mise en porte-à-faux, une fois à la tête d’un Ministère ?

En matière de relation entre l’Etat et les collectivités, il y a des choses absurdes. Le truc le plus dingue que j’ai vu en tant que ministre, c’est une réunion en préfecture, à laquelle les élus régionaux n’étaient pas conviés, de présentation d’un plan stratégique régional élaboré par l’administration déconcentrée de l’Etat au niveau régional, sur lequel les élus locaux n’avaient pas été consultés. Faire mouliner des gens pour travailler sur un plan régional sans les élus locaux, ça ne va pas. J’ai donc informé que je ne viendrais pas à cette réunion, et puis finalement on a réussi à débloquer les choses. 

Cette anecdote est édifiante : on a laissé tremper une partie de l’administration de l’Etat dans l’illusion de ses anciennes prérogatives, qu’elle n’a plus. Il faut l’aider à se détacher et à sortir de la “culture du tampon”, celle où l’administration d’Etat ordonne et valide. Je pense que, notamment sur les sujets d’urbanisme, d’aménagement, l’administration de l’Etat a une vocation de conseil. Par exemple, ce n’est pas une petite commune de 1600 habitants en bord de mer qui peut avoir l’expertise nécessaire pour gérer les risques de submersion marine. Il y a besoin de compétences techniques mutualisées et financées, dont les petites communes n’auront jamais les moyens de se doter. C’est à la solidarité nationale et à l’Etat d’assurer la gestion de ces risques. 

Il y a donc matière à redéfinir le rôle technique et de conseil des administrations d’Etat au sein d’une culture de la solidarité, sur des enjeux importants, et il me semble que pour des agents publics, c’est intéressant professionnellement. C’est aussi de cela dont j’ai essayé de les convaincre.

Est-ce qu’il n’est pas trop tard ? Après la RGPP, après la MAP, est-ce qu’il reste une expertise technique de qualité au sein de l’Etat ?

L’expertise au sein de l’Etat est encore de haut niveau, et d’un niveau qui reste bien supérieur à celle de beaucoup de collectivités locales sur des sujets comme l’énergie, la biodiversité, les risques majeurs. Sur les questions d’aménagement, c’est différent, il y a des agences d’urbanisme aux niveaux local et régional qui travaillent très bien. 

J’ai l’impression qu’au sein de l’Etat, les gens ont baissé les bras. On a moins de monde, on a moins de budget, on n’a pas donné de cap, et les gens ont baissé les bras. Quand je suis arrivée au Ministère, il y avait encore la DATAR. Il était question d’organiser son anniversaire, de célébrer sa glorieuse époque, et de l’éteindre petit-à-petit. Ils considéraient que j’étais là pour les achever. Mais je voulais les sauver ! Et pour les sauver, il fallait qu’ils se transforment, d’où la question de l’égalité des territoires, remise au cœur de la nouvelle structure (le CGET, ndlr). Je reste convaincue qu’il y a un enjeu à éviter que la France ne devienne un territoire où co-existent des petites principautés, la grande taille des nouvelles régions accentuant d’ailleurs le phénomène. En matière de transport, chaque région fait des super tarifs pour les jeunes mais si tu veux aller de Limoges à Roanne, qui sont dans deux régions différentes, tu es foutu, ça n’existe pas. Ce parcours n’existe pas. Il faut que l’Etat garde un œil sur ces enjeux. De même, moi qui ai été élue régionale de l’Ile-de-France, ça ne me va pas que l’Ile-de-France utilise ses milliards d’euros pour aller piquer les entreprises installées en Normandie. Ça, c’est pas permis non plus. 

Après la 2ème guerre mondiale, l’Etat a porté et accompagné la reconstruction et la “grande accélération”, en bâtissant des infrastructures, en extrayant pétrole et charbon, en intensifiant et en artificialisant l’agriculture. Est-ce qu’il n’est pas illusoire de vouloir lui faire faire une mue écologique, à grande vitesse ? 

C’est pour ça que les écolos n’aiment pas le pouvoir. La pensée écologiste des années 70 s’est constituée contre la logique d’intérêt général telle qu’elle était défendue par l’Etat, une logique qui conduisait à faire passer une ligne TGV tout droit pour qu’elle soit la plus rapide possible, quelles que soient la fragilité ou la valeur des territoires traversés. Les écologistes se sont construits contre la notion de progrès telle qu’envisagée au XXe siècle, soit un absolu technique et l’écrasement de tout ce qui faisait obstacle à l’intérêt général tel que défini par l’Etat. Donc ils se sont construits contre le pouvoir et contre l’administration de l’Etat. Un des traumatismes les plus profonds pour le mouvement écologiste vient de la mort en 1977 de Vital Michalon, lors de la mobilisation contre le réacteur nucléaire Superphénix, alors qu’il y avait eu de toute évidence des instructions d’extrême fermeté pour les forces de l’ordre. Le même genre d’instructions que celles qui ont causées la mort de Rémi Fraisse en octobre 2014, militant contre le barrage de Sivens. On retrouve la même logique de “progrès” avec ce barrage. Est-ce qu’il a un sens écologique ? C’est sans doute un des pires projets que j’ai vu. Absurde. Absurde à tous niveaux. Mais on ne sait pas faire autrement.

Donc effectivement, il y a une extrême prudence des écologistes vis-à-vis du pouvoir en général, et vis-à-vis de l’Etat et donc du niveau national en particulier, à cause de cette vision du progrès et de cette vision techniciste portées par les grands corps. D’ailleurs, je me souviens de quelque chose que Dominique Voynet m’a dit dans les années 2000  “les pires, ce sont les (membres des corps des, ndlr) Mines et les Ponts. Eux, il ne faut jamais leur parler. Ils sont contre nous.” Ce qui était peut-être vrai mais devient faux. Aujourd’hui, on trouve parmi les Polytechniciens, parmi les Ingénieurs des ponts, des gens très écolos. Fin 2019, les étudiants de Polytechnique ont voté à 61% contre l’installation au sein de leur école d’un centre de recherche Total. Il y a une nouvelle génération. Ils sont intelligents, ils lisent. Et quand on lit et qu’on est intelligent, aujourd’hui, on devient écolo. Je ne sais pas comment on fait autrement. C’est pour ça je suis toujours étonnée de la grande intelligence que l’on prête au président de la République, qui est plus jeune que moi. Son insensibilité aux questions écologiques, je ne comprends pas. 

Vous comptez sur un mouvement mécanique, quasi-automatique, de renouvellement générationnel du personnel de l’Etat, qui conduit à sa transformation ?

Oui. Sauf à un endroit, et pour moi c’est le nœud que je n’ai pas encore résolu : Bercy. Pour moi, le nœud gordien d’une transformation radicale de l’action publique, capable de préparer un futur conforme à l’Accord de Paris, c’est Bercy. Le Trésor, notamment. Là, entre les modèles utilisés et les règles de promotion qui évacuent les éléments qui ne sont pas dans la norme, favorisant la reproduction jusqu’à l’absurde, c’est un vrai verrou, puissant. 

La direction du Budget, c’est quelque chose, aussi, mais ils sont, comment dire, moins fins, donc moins nocifs. Je me souviens d’une discussion avec Jérôme Cahuzac (alors ministre du Budget, ndlr) sur les aides à la pierre. Jean-Marc Ayrault (alors Premier ministre, ndlr) s’était engagé à les doubler. Cahuzac me dit “Oui oui, bien sûr. Moi je vois des gens qui me disent, “le Premier ministre a dit”, le “Président a dit”… Mais moi qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Rien. Voilà.” Il m’a dit ça, texto. Je lui ai demandé si l’efficacité des aides à la pierre était évaluée. Elle l’était, par ses services : de mémoire 1€ investi, 1,58€ de retour sur investissement sur 3 ans. Est-ce que tu connais une entreprise qui refuserait un investissement de 58% sur trois ans ? Et bien eux, au nom de la norme de dépense, ils refusent. Les réactions de cette administration sont idiotes. Son seul objectif, c’est de faire passer ses marottes, souvent idiotes. Tiens, la baisse au rabot des APL, moi aussi, on me l’a vendue. C’est toujours les mêmes trucs. C’est court-termiste et pas malin.

Bref, au Trésor, il y a l’idéologie des anciens modèles, et des liens de proximité et d’intérêts très forts avec un certain monde économique. A la Direction du Budget, ça vole moins haut. Résultat, à part dans les rendez-vous avec Cazeneuve qui était plus politiques je ne les ai jamais calculés, en fait. Je faisais les rendez-vous avec eux parce qu’il fallait les faire, puis j’allais gagner les arbitrages en faisant autrement. Et oui, c’est vrai, avec les APL par exemple, j’ai utilisé la technique des fuites dans la presse, du rapport de force politique…

Comment faire sauter ces verrous de Bercy ?

Avec un premier ministre ou une présidente de la République qui décide que ça suffit. C’est une administration donc si tu arrives à lui tordre le bras au début, hop, ça change de direction et pompompompom ça roule. Mais il faut qu’il y ait quelqu’un prêt à se prendre des paquets de merde pendant un moment. Faut juste pas avoir peur, et tenir. 

Bruno Latour, dans un article intéressant paru dans Esprit, invite à s’intéresser aux pratiques, outils, équipements, dimensionnement concret de l’Etat. Cela va bien au-delà d’une phraséologie de tracts qu’on trouve habituellement à gauche, où on se contente d’un “plan de réinvestissement massif” (dans l’hôpital, dans l’école…). A quoi ressemble l’agent public de demain ? Quels sont ses outils, ses pratiques, son quotidien ?

Nous devons résoudre des problèmes qui ne se sont jamais posés. Utiliser les méthodes anciennes et les cadres de pensée anciens, ça ne marchera pas. Ma conviction, c’est qu’il faut être clair sur l’orientation puis laisser faire les agents sur le terrain. Un exemple : une fois qu’on a dit qu’on arrêtait de désherber chimiquement, on laisse le mec dont c’est le boulot essayer et décider si c’est mieux d’utiliser des machine à vapeur ou, par exemple, de passer la balayette qui sert normalement à ramasser les feuilles dans les caniveaux. Ils la relèvent et la passent sur le rebord du trottoir où il y a des petites herbes qui poussent. Et la balayette, réglée à une certaine vitesse, enlève les plantes ! Ça, c’est le gars de la balayette qui LE sait, parce qu’il l’a déjà fait. Ça ne sert à rien que des A+ (cadres de la fonction publique, ndlr) s’en mêlent. Leur travail, c’est de dire qu’il faut que ce soit à peu près clean, que les herbes doivent être en deçà de telle hauteur, sinon les gens râlent, et voilà. 

Sur la loi ALUR, j’ai dit que je voulais plus de régulation sur les questions immobilières, que je voulais qu’on engage la transition écologique sur les territoires grâce aux règles d’urbanisme, et qu’on essaie de simplifier les endroits où ça bloquait. Et j’ai laissé l’administration faire la loi avec ces orientations.

Je pense que ce qu’il manque aujourd’hui, c’est des politiques. On critique souvent les politiques publiques en disant que ce n’est géré que par des énarques. Pourquoi pas, à la limite, moi je m’en fous qu’ils soient énarques. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont pas de vision politique. Ils ont une vision technique, et parfois un peu de mépris pour l’administration et pour leurs concitoyens. 

Dans le même article, Bruno Latour dit que l’action de l’administration se nourrit de ce que la société civile fixe comme cap, et qu’aujourd’hui la société civile ne sait pas quelle “feuille de route” donner à l’administration, d’où le marasme actuel. 

C’est assez vrai cette question du cap parce que l’urgence peut inhiber aussi. Il y a une étude que j’aime beaucoup qui s’appelle Destin Commun. Selon cette étude, les gens sont d’accord pour devenir écolos mais ils pensent que ce n’est pas possible. Et bien, c’est ça le rôle du politique puis de l’administration : passer de l’horizon à l’action. J’interprète cette étude comme une demande d’administration. 

Sur les questions environnementales, il y a aussi un lien très fort entre la société civile constituée – les ONG – et l’administration. Avec Oxfam, on est en fight avec Bercy, mais un fight constructif, on peut les convaincre aussi. Je crois que j’ai essayé d’apporter à Oxfam la culture du rapport de force en connaissant l’autre rive, celle des politiques. On a par exemple boycotté le déjeuner avec Macron la veille du G7, car il avait posé des lapins plusieurs fois à toutes les rencontres de discussions qu’il avait lui-même initiées avec les ONG, et ce n’était pas correct. L’Elysée n’était pas du tout content. Pas du tout mais ce qu’on a fait était justifié. Au départ les ONG n’osaient pas car en fait la société civile a plutôt l’habitude d’être respectée, et du coup, elle ne sait pas faire quand on la maltraite. Moi, je n’ai pas eu l’habitude d’être respectée, donc je sais faire. En ce moment, le Réseau Action Climat a décidé de ne plus participer aux ateliers de préparation de la loi “post convention citoyenne”, par exemple. C’est regrettable mais c’est ce qu’il fallait faire. SI les discussions sont de pure forme mais ne permettent pas de bouger quoi que ce soit et si les engagements ne sont pas tenus il ne faut pas jouer un rôle de potiche. 

Qu’est-ce que vous aimeriez dire à toutes celles et tous ceux qui veulent être président-e de la République mais ne semblent pas vraiment se préparer à être chef-fe-s de l’Etat ?

Les gens pensent que le seul sujet c’est l’incarnation, et leur capacité à être président de la République. Ça a donné François Hollande, ce genre de pensée. Je lui ai dit, un jour : “en fait, tu voulais être élu président de la République, mais pas présider.” Macron, c’est différent, il aime bien faire le chef, avec une logique de banquier d’affaires. Il fait des deals. Il a fait des deals pour être élu, et maintenant il rembourse ses deals. Il n’y a rien d’étonnant là-dedans, mais je trouve que c’est catastrophique pour le pays. 

Donc, qu’est-ce que je leur dirais ? Je ne sais pas, je leur dirais peut-être que c’est bien d’avoir un poil de modestie. Surtout après Macron. Après Sarkozy, les gens avaient envie de calme, d’arrêter le truc du mec qui s’agite dans tous les sens. Après Macron, qui décide en personne si on a le droit de s’acheter des tampons hygiéniques et à quelle heure, les gens vont peut-être avoir envie de quelqu’un qui est capable d’avoir une approche plus collective. Et en plus, je pense que tu prends des décisions plus robustes quand elles sont partagées. J’en suis convaincue. Et, par ailleurs, je pense qu’il faut changer nos institutions. Peut-être pas par une sixième République, là-dessus c’est un grand historien qui m’a convaincue : les changements de République ne se font que dans des périodes de guerres civiles ou de grande crise. Et je n’ai pas envie de ça pour la France. Donc il faut de nouveau « patcher » la 5ème, comme les logiciels qui ont des défauts, notamment en enlevant  des pouvoirs au président.

Ce que je garde de cette expérience, et pour répondre à votre questionnement plus général sur le rôle de l’administration, c’est qu’il y a des règles de « bon gouvernement » comme dirait Montaigne où chacun doit bien jouer son rôle, sans empiéter sur les autres mais en assumant bien ses fonctions.

Mais je voudrais ajouter, même si l’on n’y pense pas spontanément, que c’est aussi très important, c’est même essentiel de ne pas se prendre trop au sérieux, et ça l’était à l’époque où j’étais ministre. On meurt aussi de donneurs de leçons sans humour, sûrs de leur bon droit parce qu’ils ont un titre. On peut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. Montaigne l’a parfaitement écrit : « la plupart de nos occupations sont farcesques. Il faut jouer notre rôle comme il faut, mais comme le rôle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence, il ne faut pas faire une essence réelle. »


[1] Application du droit des sols

[2] Assistance technique fournie par l’État pour des raisons de solidarité et d’aménagement du territoire