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Futurs Soin et attention Transformation publique

Ne retournons pas à “la normale” !

Temps de lecture : 4 minutes

Par Fred Elias, pseudonyme d’un ancien élève de l’École normale supérieure.

L’Insee a confirmé mercredi 26 mars 2020 par sa note de conjoncture[1] que la récession économique qui accompagne la crise sanitaire sera sévère en France, avec une activité réduite de 35 % par rapport à la normale pour chaque semaine de confinement, ce qui porterait la récession à moins six points de PIB annuel pour deux mois de confinement.

Nous avons fait le choix collectif de freiner l’activité économique pour ralentir la propagation de l’épidémie et pour donner les meilleures chances de soins aux individus atteints par le virus. Ce choix le président Macron l’a explicité le jeudi 12 mars 2020 lorsqu’il a rappelé dans une allocution aux Français que tous les moyens nécessaires seraient mis en œuvre pour lutter contre la crise quoi qu’il en coûte et que la santé n’avait pas de prix.

Dans le contexte de l’après crise sanitaire, sont déjà connues un certain nombre d’initiatives pour « relancer » les activités économiques :

  • un plan national visant à assurer la liquidité et la solvabilité des entreprises impactées par le ralentissement de l’activité et assurer leur survie et leur capacité à investir ;
  • une autre action nationale visant à assurer la continuité des revenus des actifs salariés avec notamment un dispositif de chômage partiel ;
  • un plan qui s’esquisse au niveau de l’Union européenne visant à assurer que la politique monétaire s’accommode de ces évolutions budgétaires et à garantir, sous des formes qu’il reste à déterminer, la soutenabilité des dettes qui seront constituées par les États membres.

Ces mesures résonnent comme autant d’actions pour limiter l’impact de la crise sanitaire sur notre activité économique et revenir au niveau d’activité qui aurait été le nôtre en son absence. En dépit de leur ampleur, en dépit de la rupture introduite avec le sacro-saint corsetage budgétaire du pacte de responsabilité et de croissance d’où est issue la fameuse, « règle » purement juridique et sans fondement économique solide, des 3 % de déficit, il ne s’agit que d’un « back to normal ». Et ce « back to normal » apparaît :

  • d’autant plus dangereux pour l’activité économique à long terme que ce « normal » imposerait, passé le cap du retour à un niveau d’activité suffisant, que des efforts budgétaires soient consentis pour rembourser les dettes des États membres (politique d’austérité) ;
  • d’autant plus destructeur pour la société que ce « normal » est un facteur explicatif de la crise sanitaire, puisqu’elle apparaît liée à la conjugaison de trois facteurs : la déforestation en Asie qui chasse de leurs espaces naturels des espèces animales porteuses de virus mortels pour l’homme, la mobilité accrue des personnes avec le transport aérien généralisé et des moyens drastiquement réduits dans les hôpitaux et la santé publique en général, en parfaite cohérence avec la mise en œuvre des politiques d’austérité et de réduction du rôle de l’État qui ont cours dans les économies occidentales depuis le début des années 1980.

En outre, on pourra relever qu’à ce stade, les mesures sont principalement tournées vers les entreprises et les actifs, laissant par la même de côté ceux qui souffrent déjà des conditions perçues comme « normales » de l’activité économique : les chômeurs, les bénéficiaires des minima sociaux, en d’autres termes les précaires, comme le souligne Michael Zemmour[2]. Devant ces dangers du « back to normal », il apparaît au contraire impérieux de mettre en œuvre les moyens pour ne pas y retourner, c’est-à-dire changer la société.

Le 15 mars 2020, Thomas Piketty[3]invitait dans ce contexte à se projeter dans la transformation de nos modes de pensées pour l’après­-crise. En effet, comme il le rappelle « il ne suffit pas de dire “Il faut changer le système économique’”, il faut décrire quel autre système économique, quelle autre organisation de la propriété, du pouvoir dans les entreprises, quels autres critères de décision. Il faut remplacer le produit intérieur brut, et la maximisation du produit intérieur brut, par d’autres notions ».

Trois sujets devraient occuper nos réflexions sur la société que nous voulons après la crise :

1. Qu’est ce que nous sommes prêts à changer dans nos modes de consommation et dans notre société pour réduire notre impact sur le climat et l’environnement? Cette crise sanitaire intervient à un moment déterminant de la lutte contre le changement climatique, dans une période où des investissements massifs (bâtiment, transport, énergie) permettraient de réduire les émissions de gaz à effets de serre et où des modifications de nos comportements et de nos consommations pourraient encore permettre d’atténuer le changement climatique prévisible.

2. Comment voulons nous partager les ressources à l’échelle de la société ? Et cela dans un contexte de crise sanitaire qui exacerbe des inégalités de traitement latentes dans la société : entre les cadres qui peuvent télétravailler et d’autres indépendants ou salariés, souvent dans des fonctions non managériales (caissiers, personnels soignants, emplois dans le domaine de la sécurité) qui se retrouvent exposés au virus ; entre d’une part tous ceux pour qui le ralentissement de l’activité économique signifie de moindres revenus à anticiper à court et parfois à long terme et qui sont des actifs de 20 à 65 ans et d’autre part les inactifs, notamment au-delà de 65 ans, qui ne sont que peu exposés aux conséquences économiques et qui sont la principale population vulnérable qu’il s’agit de protéger du virus. Cette question est d’autant plus importante dans les discussions qui devront être menées sur l’avenir de la répartition des richesses en France que cette génération « dorée » aura connu le plein emploi, l’accès facilité à des positions d’encadrement, l’accession facilitée à la propriété immobilière etc. à la différence des générations qui lui ont succédé….

Ce débat sur le partage des ressources ne pourra d’ailleurs pas faire l’économie de discussions sur les évolutions récentes des modes d’organisation du travail et de partage de la valeur ajoutée introduits par l’automatisation et la numérisation de l’économie : rôle des plateformes, parcellisation des tâches sous l’effet de l’automatisation, etc.

3. Le rôle que nous souhaitons voir tenir à la sphère publique dans la société (entre la gestion de la crise par des Etats autoritaires ou recourant à toutes les ressources offertes par le tracking technologique des citoyens) et à quelle échelle, celle de l’UE, celle des Etats nations ou à une échelle plus locale ? Force est en effet de constater que la crise sanitaire est une crise mondiale, de même que celle de la lutte contre le changement climatique, mais que les remparts que nous continuons d’opposer à ces crises sont nationaux, minimisant leur efficacité.


[1]https://www.insee.fr/fr/information/4471804

[2]https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/27/coronavirus-le-gouvernement-ne-se-rend-pas-compte-de-l-exposition-des-menages-modestes-a-la-crise_6034649_3232.html

[3]https://www.nouvelobs.com/economie/20200315.OBS26069/crise-economique-mondiale-pour-thomas-piketty-le-covid-19-est-l-arbre-qui-cache-la-foret.html

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Soin et attention Transformation publique

Services publics, lutte des classes et “care” par temps de confinement

Temps de lecture : 5 minutes

Par Giulia Reboa, Présidente de l’association de jeunes agents publics “Fonction publique du XXIèm siècle” (FP21).

« Dans ma direction, avec le confinement, j’ai très vite senti une fracture entre, d’une part, les agents qui peuvent télé-travailler et sont partis se confiner, s’abriter et, d’autre part, certains agents de catégorie B et C  appelés à rester dans le cadre du Plan de continuité de l’activité qui, surtout, ne se sont pas posés la question, comme si c’était leur devoir. »

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Futurs Transformation publique

Celles et ceux qui n’y croient plus

Temps de lecture : 8 minutes

Regard sur l’action publique au prisme du scepticisme, ce texte reprend l’intervention de Daniel Agacinski, en ouverture du dernier épisode du cycle de prospective de l’action publique #AP2042, organisé le 19 septembre 2019 par Vraiment Vraiment à Coco Velten, Marseille, en partenariat avec le Lab Zéro et Datactivist. 


Daniel Agacinski est professeur agrégé de philosophie, ancien conseiller chargé des études et de la prospective au cabinet du Ministre de l’éducation nationale, auteur du rapport Expertise et démocratie. Faire avec la défiance, à France Stratégie. Il s’exprime ici en son nom personnel.

Avant de désigner une attitude, voire une manière d’être, le mot français de « scepticisme » désigne historiquement une école de pensée, un courant philosophique antique – déformation professionnelle, je dois bien en passer par là. Le scepticisme, c’est le « -isme » le moins « -isme » de tous les « -ismes ». Par définition, ce n’est pas une doctrine, pas une théorie, pas un corps de dogmes. Ceux qu’on appelait les sceptiques, du mot grec « skepsis », qui signifie « examen » ou « questionnement », étaient des gens qui critiquaient les doctrines philosophiques des autres écoles de leur temps (le IVe siècle avant J.-C.). Ces autres, ils les appelaient les « dogmatiques » : ceux qui adhéraient à leurs propres théories – principalement les épicuriens ou les stoïciens. 

Donc la « skepsis », l’examen, est ce qui permet d’arriver à la « suspension du jugement » (en grec « épochè »), une disposition qui fait qu’on n’adhère pas à telle ou telle théorie – sans pour autant prétendre non plus démontrer sa fausseté –, contrairement aux dogmatiques qui ont, eux, une idée déterminée de ce qu’est, par exemple la vie bonne, ou encore la bonne méthode pour la recherche de la vérité. Le sceptique, lui, ne s’avance pas avec un corpus théorique déterminé. Il renvoie dos à dos les uns et les autres et suspend son jugement. Il n’adhère pas ; c’est sa caractéristique propre. Le scepticisme, ce n’est pas une idée parmi d’autres, c’est un certain rapport aux idées, et un certain rapport à ceux qui défendent des idées. Une manière de leur dire : « vos thèses, moi, je n’y crois pas ».

Le sceptique fait-il de la politique ?

Alors il y a une vieille controverse, agitée par les dogmatiques contre les sceptiques, qui consiste à demander au sceptique s’il peut agir, et ce qu’il peut faire. S’il ne croit à rien, que peut-il faire ? Peut-il simplement agir ? Et si oui, comment et pourquoi ? Ce que répondent historiquement les sceptiques, c’est : oui – le sceptique peut agir, mais pas en suivant un corpus théorique. Il n’y a pas une « morale sceptique », qu’on pourrait mettre en bréviaire, ni non plus – on y vient – une doctrine politique sceptique. 

Le sceptique va « être » sceptique – certes – et, par ailleurs, il va agir : il ne reste pas les bras croisés sans rien faire. Il va agir, mais pas selon une certaine règle d’action qu’aurait dictée le scepticisme… puisqu’il n’y a pas de règle d’action définie par le scepticisme. S’il adhérait à une telle règle, il ne serait tout simplement pas sceptique. 

On peut dès lors dire qu’il se conduit de façon conformiste – mais pour bien faire il faudrait enlever le « -iste », disons donc de façon « conforme » : il respecte les lois, les mœurs, les usages… On dirait aujourd’hui qu’il « ne fait pas de politique ». En tous cas il ne fait pas la révolution. Parce qu’il faut y croire un peu quand même, pour faire la révolution, sinon c’est difficile de trouver l’énergie pour la faire. C’est un individualiste distancié, qui dira toujours qu’il n’est pas plus ceci que cela. Il exprime une sorte de défiance passive, ni provocante ni agressive, comme pourrait l’être l’interpellation qu’émet celui qui est activement défiant à l’égard des discours de pouvoir, des discours d’autorité ou des discours savants.

Les défis du scepticisme pour l’action publique

La question qu’on se pose aujourd’hui est la suivante : si nous devenions tous plus ou moins sceptiques, quels seraient les défis auxquels serait confrontée l’action publique ? il faut d’abord souligner qu’il y a ici une différence avec la situation des acteurs privés. On peut très bien vendre un service privé à une population sceptique – qui ne croit pas, qui n’adhère pas. J’utilise les services de Google, d’Apple, de Nespresso et de quelques autres, mais je ne crois pas qu’ils veuillent mon bien, je ne les crois pas vertueux ; je ne crois pas à leurs discours, je n’adhère pas à ce qu’ils racontent ; j’utilise leurs services parce que, individuellement, ils me vont bien ; je les trouve pratiques pour ce que j’ai envie de faire d’eux, et si, demain, j’en trouve d’autres qui me semblent plus pertinents, je changerai sans état d’âme, sans que ça bouleverse ma vision du monde ou de ce que je suis… Je peux être sceptique à l’égard des discours de ces acteurs et utiliser leurs services quand même, sans trop de problème.

Pour les acteurs publics, il semble qu’il y ait des risques spécifiques – toujours dans cette idée que, quand il s’agit d’action publique, d’intérêt public, il faut y croire un peu. Le premier risque, c’est celui du scepticisme des agents publics eux-mêmes. Prenons l’exemple d’une directrice d’école, en éducation prioritaire. Si vous lui demandez son avis sur l’efficacité du dédoublement des classes de CP, elle va bien entendu vous répondre que c’est efficace, que ça va « marcher », puisque les élèves sont alors dans des meilleures conditions pour apprendre pendant cette année-là. Bien entendu, cela va marcher, comme « marchait » d’ailleurs auparavant le précédent dispositif que sa hiérarchie lui avait demandé de mettre en place (le « plus de maîtres que de classe ») ; de même que précédemment, lorsqu’on avait indiqué qu’il fallait réduire les effectifs d’élèves de façon générale ; ou, encore plus tôt, lorsqu’étaient expérimentés les « maîtres surnuméraires ». Et le risque existe aussi que cette amélioration de la situation en CP soit compensée par une dégradation en maternelle ou dans les classes ultérieures…[1]

On voit bien qu’une action publique qui serait incohérente dans le temps – en raison de trop fréquents revirements –, ou incohérente en elle-même – si les conditions dans lesquelles elle est financée et mise en œuvre sont contradictoires avec ses objectifs – peut provoquer du scepticisme chez les agents qui sont directement censés la mettre en œuvre. Bien sûr, ils vont appliquer la politique en question, parce que c’est leur mission et leur déontologie professionnelle, mais en doutant de son sens, voire même du sens de leur métier, ce qui risque de saper la cohésion et l’efficacité du service public concerné. 

Mais il y a aussi un autre risque spécifique : le scepticisme des usagers de l’action publique, des citoyens. On peut prendre deux exemples évidents : si une population ne croit plus, ou plus assez, à la pertinence et à l’efficacité de la politique publique vaccinale, cette politique ne marche plus, parce que les gens vont cesser de se faire vacciner, si ce n’est pas obligatoire, ou parce que, si c’est obligatoire, ils vont dans certains cas chercher à obtenir de faux certificats de vaccination, pour que leurs enfants puissent quand même aller à l’école… Et cela aboutit évidemment à la fragilisation de cette politique elle-même. 

Autre exemple obvie : si on ne fait plus confiance à la police, dans ses missions ordinaires, on ne va plus aller lui parler, on ne va plus lui répondre quand elle pose des questions, on ne va plus spontanément aller l’informer de ce qui se passe dans une rue, dans un quartier, dans un village, et cela va se ressentir très directement dans la capacité de cette police à traiter les affaires dont elle va être saisie. 

Or, en France, la confiance de la population dans sa police est singulièrement faible[2], et même – dans une situation de « défiance inversée[3] », désormais bien identifiée – la police française est, en Europe, celle qui a le moins confiance dans la population générale[4] ! On voit bien alors comment, avec une série d’interactions difficiles avec certains agents publics, avec certains services, certaines administrations, la confiance peut se perdre et ainsi fragiliser durablement le socle de l’action publique dans son ensemble.

Promesses déçues

Au-delà de ces enjeux sectoriels (école, santé, police…), qu’est-ce qui risque de généraliser le scepticisme ? De même que pour le scepticisme philosophique, on peut faire l’hypothèse que le scepticisme politique ou citoyen se nourrit de promesses déçues. 

Les grands courants philosophiques hellénistiques (stoïcien ou épicurien, toujours eux) promettaient une doctrine en tout point cohérente, allant de leur théorie physique à leurs dogmes politiques, en passant par leurs principes moraux, une théorie en béton armé, capable de résister à tout type d’argument, capable de dire comment il faut vivre et comment il faut penser. Et lorsqu’on étudie la philosophie et qu’on constate qu’on peut opposer un argument à un argument, un dogme à un dogme, qu’il n’y a rien qui puisse tenir à toute épreuve, alors on est tenté par la disposition sceptique.

De même en politique, certaines promesses structurelles, lorsqu’elles ne sont pas tenues, dans la durée, éloignent inévitablement les citoyens, non seulement de tel ou tel acteur politique, mais de la chose publique elle-même. L’une des hypothèses que l’on peut faire (et que l’on a formulée dans les rapports de France Stratégie[5]), c’est que la promesse de prospérité partagée, reposant sur une indispensable croissance du PIB, a été l’un des moteurs de la mise à distance des citoyens, dès lors qu’elle n’a plus été tenue. 

Bien sûr, quand la croissance est au rendez-vous (typiquement, pendant les Trente glorieuses), elle fortifie l’édifice politique – on y croit. Mais quand elle vient à manquer, tout se détraque. Avant les élections, on promet le retour de la croissance, le « choc de confiance », qui permettra de mener telle ou telle politique ; et si, une fois au pouvoir, la croissance n’est pas là, alors on dit qu’il faut mener d’autres politiques pour la faire revenir – qui ne vont pas toujours exactement dans le même sens que celles auxquelles les électeurs aspiraient et auxquelles il faut (provisoirement ?) renoncer, tant que la croissance n’est pas là… Revient-elle ? à peine. Et ainsi de suite.

C’est sur cette base qu’on ne croit plus à la promesse de son retour, et que les citoyens, sceptiques, rejettent les « réformes structurelles » qui font miroiter, en échange de pertes concrètes, situées et immédiates, des gains hypothétiques et plus lointains. Le risque est alors que ce scepticisme ne porte pas uniquement sur certaines réformes mais sur le politique dans son ensemble, et qu’il sape ainsi deux de ses fondements, qui ont été historiquement très liés à la perspective de la croissance : le rapport au collectif et le rapport à l’avenir.

Ce sont bien deux fondements du politique au sens où il n’est pas de politique possible dans un monde où chacun n’agit qu’en fonction de lui-même, ni dans un monde où il est impossible de se lier les uns aux autres dans un horizon d’avenir (de se faire des promesses, pour le dire vite). On voit bien dès lors, qu’en prolongeant les courbes de tendance, on peut très bien arriver – en 2042, puisque c’est l’hypothèse du présent exercice – dans une situation de scepticisme généralisé. On n’y est pas encore aujourd’hui : nous obéissons encore aux lois, pour la moitié environ d’entre nous nous allons encore voter… mais on voit bien la trajectoire.

Que peut-on « faire avec » ce scepticisme ?

Alors comment faire avec cet horizon de scepticisme généralisé ? Contrairement à une défiance active, qui s’exprime, qui interpelle, il est très difficile de faire quelque chose « avec » ou « de » ce scepticisme passif[6]. Sur une défiance critique, on peut prendre appui pour améliorer l’action publique, en incorporant les interpellations et en s’efforçant d’y répondre. Mais l’individualisme sceptique est beaucoup plus malaisé à manier, il glisse entre les doigts de l’acteur public. 

Sans faire de la marseillologie de comptoir, on peut dire que c’est une très bonne idée se poser cette question ici à Marseille. Autant on lit souvent que, dans certains domaines de l’action publique, Marseille aurait vingt ans de retard sur d’autres métropoles, autant, en matière de scepticisme, elle a peut-être vingt ans d’avance. On a dit plus haut que le politique, parce qu’il suppose le collectif et la projection dans l’avenir, ne peut pas se faire sans promesse. Or justement, s’ouvre bientôt, avec l’horizon des élections municipales, la saison des promesses. Que doit-on promettre, que peut-on promettre à un peuple de sceptiques ? Faut-il même s’y risquer ?

On sait que « chat échaudé craint l’eau froide » et que les Marseillaises et les Marseillais sont, à cet égard, des « grands-brûlés » de la politique. Donc ils seront difficiles à mobiliser[7]. Deux ressources principales peuvent cependant être utilisées : d’une part l’imagination – et c’est tout l’intérêt des ateliers AP2042 comme celui de ce soir –, et d’autre part la valeur de l’exemple, la capacité à se dépasser, à situer au-dessus de soi-même, à se placer au service d’un collectif plus grand que sa famille, son clan, son camp. Il y a peut-être quelques signes qui incitent à l’optimisme, à Marseille, sur ce terrain-là. Toute la question sera de savoir s’ils peuvent durer plus qu’une saison ; mais cela vaut peut-être la peine d’y croire un peu. 


[1] Exemple tiré de l’intervention de Véronique Decker, directrice d’école à Bobigny (Seine-Saint-Denis) au cours du débat « Éducation : 65 millions d’experts ? », organisé le 5 avril 2018 par France Stratégie.

[2] L’enquête European Social Survey/Trust in Justice, réalisée en 2010-2011, classe la France 14e sur vingt pays européens quand il s’agit de savoir si la police prend, aux yeux des citoyens sondés, « des décisions justes et impartiales ».

[3] Je reprends ici une expression forgée par le collectif « Pacte civique », pour décrire les attitudes des administrations qui font montre d’une suspicion générale et excessive à l’égard de leurs usagers.

[4] Kääriäinen J. et Sirén R. (2012), “Do the police trust in citizens ? European comparisons », European Journal of Criminology, 9, 3, 276-289.

[5] Aussi bien dans Lignes de Faille (2016) que dans Expertise et démocratie (2018).

[6] On peut lire en écho à ces réflexions le texte du sondeur Brice Teinturier, « Plus rien à faire, plus rien à foutre », Robert Laffont (2017), prix du livre politique.

[7] De ce point de vue, le premier tour des élections municipales (qui s’est tenu six mois après l’atelier) a confirmé cette situation : au-delà de la crise sanitaire, qui a entraîné une faible participation sur l’ensemble du pays, Marseille a encore accru son retard sur les autres grandes villes du pays en la matière (32,5 % contre 44,7 % au niveau national).

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Futurs Soin et attention Transformation publique

Un État de Catastrophe

Temps de lecture : 12 minutes

Regard sur les services publics au prisme de la collapsologie, ce texte reprend l’intervention de Godefroy Beauvallet en ouverture du premier épisode du cycle de prospective de l’action publique #AP2042, organisé le 6 novembre 2018 par Vraiment Vraiment au Liberté Living Lab à Paris. Un codicille y a été ajouté en mars 2020, en pleine épidémie de COVID-19.

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Transformation publique

“BercyRIM” : une appli emblématique du chaos interministériel

Temps de lecture : 5 minutes

L’Etat est organisé autour de différents Ministères, tant au niveau central (les “directions générales”, à Paris ou en proche banlieue) qu’en déconcentré (l’Etat aux niveaux régional et départemental, principalement, sur tout le territoire). Les services des différents Ministères sont souvent amenés à travailler ensemble, autour d’un projet (de loi, par exemple) ou d’une demande (d’autorisation, d’intervention…). Les services déconcentrés font l’objet de réorganisations régulières (permanentes ?), qui voient disparaître les services ministériels au profit d’entités interministérielles, comme par exemple les Direction régionales de la jeunesse, de sports et de la cohésion sociale (DRJSCS !), qui rassemblent des services dépendant des Ministères des sports, de la santé, des solidarités, etc.

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Collectivités territoriales Design d'intérêt général Transformation publique

Transformation publique : que faire ?

Temps de lecture : 2 minutes

Les défis ne manquent pas, qui nous imposent d’inventer l’action publique dont nous avons besoin depuis quelques heures déjà – avec une ambition qui doit se situer à la hauteur de la mise en place de l’école républicaine ou de la sécurité sociale, davantage que de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF).

Lors de la soirée organisée le 19 novembre par Vraiment Vraiment, le Liberté Living Lab et Bayes Impact, Ariane Azéma a posé quelques uns de ces enjeux dès l’introduction, afin de mettre sous pression les discussions qui allaient suivre : dérèglements climatiques, effondrement de la biodiversité, inégalités socio-économiques qui se creusent de nouveau, bouleversements issus du numérique. Elle aurait aussi pu parler de la lutte contre le terrorisme, de revitalisation des bourgs et des villes, de lutte contre la pauvreté, de liens à construire entre les territoires de la République, de lutte contre les violences sexuelles… 

Autant de sujet sur lesquels, au mieux, on bricole, au pire, malgré les aspirations et efforts de tant d’acteurs, l’action publique reste « à la ramasse » – et sur lesquels vision, missions, postures, compétences, organisation, outils des acteurs publics sont à inventer. Voilà qui constituerait un cap intéressant pour la transformation publique : imaginer, concevoir, tester, déployer des modes d’intervention – et de travail, pour les agents publics – qui permettent de mieux vivre, ensemble, dans un environnement un tantinet turbulent (et qui ne devrait, selon les prévisions, pas aller en s’apaisant).

Pourtant, pour qui en suit les différents avatars au fil des quinquennats, la transformation publique ressemble parfois à un phénomène autoréférent, qui ne tire sa légitimité que de lui-même ou de la communication que les gouvernements parviennent à en faire. Laurent Davezies avait parlé, au sujet de la loi MAPAM [1], d’une réforme « sans objet direct ». Depuis la RGPP (2007-2012), on (dit qu’on) réforme pour (dire qu’on est en train de) réformer, les objectifs d’économies budgétaires, de « qualité de service », de simplification ou d’amélioration des conditions de travail des agents jouant laborieusement un rôle d’additif politique permettant – il faut bien ! – de se démarquer du quinquennat précédent. On valse, de conseil de modernisation en comité interministériel, avec des relevés de décisions de mieux en mieux packagés mais de moins en moins signifiants.

Il y avait deux objectifs principaux à la soirée du 19 novembre : d’une part, (re)faire dialoguer des représentants de différentes « chapelles » de l’innovation publique, d’autre part tenter de reconnecter la transformation publique à des « enjeux véritables. »

Lire la suite sur le site d’Horizons Publics.

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Design d'intérêt général Soin et attention Transformation publique

L’expérience du patient en design, une ressource pour la conception d’un parcours d’hospitalité dans un hôpital neuf

Temps de lecture : < 1 minute

Résumé

Le lab-ah, laboratoire de l’accueil et de l’hospitalité du GHT Paris psychiatrie & neu- rosciences, a encadré une étude “expérience patients ” dans la perspective de conce- voir un parcours d’hospitalité au sein du programme architectural d’une nouvelle con- struction pour les neurosciences à l’hôpital Sainte-Anne. L’équipe de maîtrise d’œuvre en design et le lab-ah s’interroge dans cet article sur ce que révèle cette démarche de l’émergence d’une nouvelle figure de l’usager en santé appréhendée par sa subjectivité et respectée dans son autonomie.

Auteur-e-s

Carine Delanoë-Vieux (coord.) – Chercheure associée au laboratoire de l’accueil et de l’hospitalité (lab-ah) du GHU Paris psychiatrie & neurosciences, doctorante au laboratoire ACCRA, approches contemporaines de la création et de la réflexion artistique, ED 520, Faculté des arts, Université de Strasbourg

Marie Coirié – Designer, responsable du laboratoire de l’accueil et de l’hospitalité (lab-ah) du GHU Paris psychiatrie & neurosciences
m.coirie@ghu-paris.fr
<http://www.ght-paris.com>

Justine Coubard-Millot – Designer, agence Vraimentvraiment justine@vraimentvraiment.com

Xavier Figuerola – Designer, agence Vraimentvraiment xavier@vraimentvraiment.com 

Lire l’article complet.

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Futurs Transformation publique

[PODCAST] AP 2042 : action publique et scepticisme (Marseille)

Temps de lecture : < 1 minute

Vraiment Vraiment a conçu et animé un cycle de prospective de l’action publique, AP 2042, en cinq épisodes – le dernier, s’est tenu à Cocovelten (Marseille) le 19 septembre 2019, avec pour thème “Action publique et scepticisme”. Les introductions de Daniel Agacinski (France Stratégie), Samuel Goëta (Datactivist) et Yoan Ollivier (Vraiment Vraiment) ont été enregistrées.

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Collectivités territoriales Design d'intérêt général Espaces publics Transformation publique Urbanités

Déployer l’innovation : au delà de la tactique, la valeur perçue (3/3)

Temps de lecture : 4 minutes

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Collectivités territoriales Design d'intérêt général Espaces publics Transformation publique Urbanités

Déployer l’innovation : la tactique des mégotiers (2/3)

Temps de lecture : 2 minutes