Rénovation urbaine : “il ne suffit pas de répéter qu’un projet est fait pour et par les habitant·es pour que cela soit vrai, concrètement et durablement”

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Dans le 18ème arrondissement, La Pile et Vraiment Vraiment inventent de nouvelles façons de faire de la place aux habitant·es dans les projets de rénovation urbaine. Alors qu’un nouveau programme de rénovation urbaine est en préparation et que la pérennisation du programme “territoire zéro chômeur longue durée” est suspendue à l’actualité législative, nous avons interrogé Camille Delpey (directrice générale de La Pile), Maxence De Block et Léana Moulia (Vraiment Vraiment) pour en tirer les enseignements.

AA - Peut-on revenir en quelques mots sur Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée : quel est le principe de cette démarche, et comment votre structure, LA PILE, contribue à son fonctionnement ?

Camille Delpey (LA PILE) : Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée (TZCLD) est une expérimentation qui existe depuis 2016. Il s’agit d’une démarche de coopération territoriale qui fédère tous les acteurs d’un territoire autour d’une ambition partagée : garantir, à l’échelle d’un territoire circonscrit, l’accès à un emploi stable, adapté et choisi à toute personne qui en est durablement privée, en tenant compte de ses compétences, de ses aspirations et de ses contraintes. Concrètement, la démarche suit deux logiques. 

Il s’agit d’abord de faciliter l’accès aux emplois locaux disponibles sur le territoire, grâce à des accompagnements sur-mesure qui placent les personnes au cœur et à un dialogue de proximité avec les employeurs du territoire. En résumé, rapprocher offre et demande d’emploi en travaillant conjointement sur l’employabilité des personnes et l’accessibilité des emplois.

Ensuite, partant du constat que malgré ces efforts, un certain nombre de personnes privées durablement d’emploi n’arrivent pas à trouver leur solution sur le marché du travail faute d’une proposition adaptée, il s’agit de créer le nombre d’emplois supplémentaires nécessaires pour que personne ne soit laissé sans réponse. Ces emplois sont développés au sein d’Entreprises à But d’Emploi (EBE), des structures créées dans le cadre des TZCLD pour proposer, sans sélection, des emplois locaux en CDI, rémunérés au SMIC à temps choisi (c’est-à-dire qu’on module le temps de travail en fonction des contraintes de la personne). 

Le principe est simple : c’est en s’appuyant sur les compétences et la capacité d’innovation des habitant·es privé·es durablement d’emploi qui la rejoignent que l’EBE fait émerger des activités économiques répondant à des besoins locaux jusqu’alors non-satisfaits, et crée des emplois supplémentaires. En ce sens, TZCLD est à la fois un projet pour l’accès à l’emploi de toutes et tous et un projet de développement territorial.

Notre association, LA PILE, accompagne le déploiement opérationnel de l’expérimentation Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée à Paris. Nous travaillons, aux côtés de la Ville de Paris et des Mairies d’arrondissement, pour mettre en œuvre la démarche dans les quatre quartiers prioritaires concernés situés aux Portes des 13e, 18e, 19e et 20e arrondissements. Notre mission, c’est de structurer et d’animer l’action coordonnée des partenaires locaux pour créer les conditions d’accès à un emploi pour l’ensemble des personnes concernées.

AA - En termes de chiffres, combien de territoires et d’habitant·es sont concerné·es par cette expérimentation ?

L’expérimentation a été lancée fin 2016 suite au vote, à l’unanimité, d’une première loi qui a permis de l’initier dans 10 territoires. Fin 2020, une seconde loi de 5 ans, votée là encore à l’unanimité, a pris le relais pour encadrer la prolongation de l’expérimentation là où elle avait été lancée, et son extension à au moins 50 territoires supplémentaires.

Aujourd’hui, on compte quatre-vingt cinq territoires habilités qui mettent en œuvre la démarche. Ils se situent un peu partout en France métropolitaine et dans les DROM-COM.

Un TZCLD correspond généralement à un bassin allant de 3 000 à 10 000 habitant·es. Selon les contextes, cela concerne des périmètres très différents : dans les zones rurales, l’expérimentation se déploie à l’échelle de bassins de vie, sur des territoires vastes qui mobilisent plusieurs communes, tandis que dans un milieu urbain très dense, on va plutôt expérimenter à l’échelle d’un quartier prioritaire. C’est le cas à Paris. Selon le type de territoire et le dynamisme de son tissu économique, la manière dont se bâtit le Zéro Chômeur de Longue Durée diffère, avec plus ou moins de latitude à mobiliser des opportunités locales d’emploi.

A date, la démarche a permis à un peu plus de 7 600 personnes d’accéder à un emploi stable sur l’ensemble des Territoires Zéro Chômeur, pour environ deux-tiers via une embauche au sein d’une des 94 EBE, et pour l’autre tiers via la mobilisation d’une solution d’emploi local.

AA - Cette démarche avait été initialement plutôt pensée pour les territoires ruraux. Que permet-elle d’apporter aux quartiers prioritaires de la politique de la ville [QPV] ?

En effet, la démarche a plutôt été pensée pour être déployée dans des zones rurales, où le chômage longue durée s’expliquait principalement par une pénurie d’emploi. Mais, dès le début, des territoires urbains denses se sont manifestés pour devenir Territoire Zéro Chômeur. Villeurbanne, la Métropole de Lille et Paris ont ainsi été habilitées fin 2016 pour expérimenter en quartier prioritaire. 

Avec les années, le phénomène s’est accentué : aujourd’hui, 70% des territoires en expérimentation sont considérés comme urbains, et de nombreuses métropoles se sont saisies de la démarche pour la déployer en QPV (Paris, Lyon, Lille, Nantes, Bordeaux, Est-Ensemble…).

La raison pour laquelle les territoires urbains se sont lancés, c’est qu’ils ont vu dans la démarche un levier pour répondre aux enjeux des quartiers prioritaires, complémentaire de la politique de la ville et de la rénovation urbaine. En effet, au-delà d’agir sur l’une des premières causes de précarité qu’est l’absence d’emploi, la démarche est un véritable projet de développement économique, social et territorial, qui fait levier sur la cohésion sociale et le désenclavement des quartiers. Les EBE dynamisent le tissu économique, densifient l’offre de service en direction des plus fragilisés, développent des projets et animent des lieux qui renforcent la cohésion sociale. Elles ouvrent aussi un cadre d’engagement citoyen autour de projets concrets. 

À Paris par exemple, les quartiers sur lesquels on expérimente sont classés prioritaires. Ce sont des quartiers d’habitat social situés aux portes de la Ville, marqués par la précarité, où les habitants vivent une forme de relégation et se sentent en marge des dynamiques économiques de la capitale dont ils ont le sentiment de trop peu bénéficier. C’est précisément face à ces enjeux que les EBE développent des réponses : elles créent des opportunités d’emplois, animent des lieux et développent des services qui améliorent le quotidien des quartiers et de ses habitant·es.

Pour la collectivité, l’objectif est ainsi de s’appuyer sur l’expérimentation comme un levier de désenclavement des quartiers, pour renforcer la cohésion sociale et redynamiser les tissus économiques. C’est un projet de développement économique et social pour le territoire, qui s’appuie sur sa première force vive : les habitant·es. 

Léana Moulia (VV) : Pour poursuivre sur le secteur parisien, une des particularités tient à la superposition à certains endroits de plusieurs dispositifs politique de la ville : les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), les Quartiers Populaires - une politique publique portée par la Ville de Paris - et des programmes de l’ANRU. Ce sont des territoires qui bénéficient de portage politique et de financements spécifiques. Chacun des dispositifs porte des projets de transformations d’ampleur du cadre de vie. 

Dans ce contexte, l’implantation de la démarche Territoire Zéro Chômeur au sein de ces territoires permet aux habitant·es de “prendre place”. La spécificité de la démarche est vraiment le lien aux habitant·es. En développant des activités qui renforcent les liens de proximité via des lieux (ressourcerie, restaurant solidaire…) et des services (accompagnement senior, médiation…), elle permet aux usager·e·s du quartier de mieux comprendre et de se réapproprier les profondes transformations de leur quotidien qui sont sources d’appréhension : “Je dois déménager, j’ai peur qu’on ne me propose pas le bon logement… Je n’ai plus accès au parc en bas de chez moi parce qu’il est en train d’être rénové… On dit qu’il va y avoir plein de nouveaux commerces, de restaurants, de l’accession à la propriété, et moi j’ai peur qu’on me sorte de chez moi.”

AA - Si l’on prend un exemple concret pour illustrer ces enjeux à l’échelle d’un quartier : comment peut-on s’appuyer sur Territoire Zéro Chômeur pour déployer une démarche d’assistance à maîtrise d’usage ?

Maxence de Block (VV) : Dans le 18e arrondissement de Paris, au sein de la ZAC Gare des Mines Fillettes, nous travaillons directement avec l’Entreprise à But d’Emploi Activ’18, pour une partie du projet d’assistance à maîtrise d’usage et d’urbanisme tactique que nous portons pour le compte de Paris Habitat dans le cadre de la rénovation urbaine des 1300 logements de la cité Charles Hermite. En parallèle, nous intervenons également sur les espaces publics et les futurs lots de la ZAC auprès de Paris & Métropole Aménagement. Ces deux missions complémentaires nous permettent de travailler sur les usages du quotidien, à plusieurs échelles, de la porte de la salle de bain à la porte du tramway.

À notre arrivée en 2021, la situation était très tendue, avec une forte défiance des habitant·es vis-à-vis des institutions, du bailleur, de la Ville et de l’aménageur. Le sentiment qu’il ne s’était rien passé sur le territoire au cours des trente dernières années suscitait beaucoup de colère. 

Le quartier est situé entre la Porte de la Chapelle, la Porte d’Aubervilliers, le périphérique et l’entrepôt Ney. Beaucoup d’habitant·es décrivent leur quartier comme une île, presque un village isolé. Et soudain, ils ont l’impression que tout le monde débarque avec des projets qui parlent de désenclavement, de renouvellement urbain, d’attractivité…

À la cité Charles Hermite, les premières réunions publiques sont particulièrement compliquées. Jusqu’à 400 habitant·es se déplacent dans la salle de l’école primaire. Les habitant·es veulent se faire entendre. Le sentiment d’abandon et de relégation est fort : les logements ont besoin de travaux de rénovation importants, et à cette époque, la “colline du crack”, à côté, contribue à un sentiment de confiscation de l’espace public. Dans ce contexte, les résident·es sont méfiant·es face aux décisions qui pourraient être prises sans les consulter, et nourris par la crainte que l’intérêt soudain pour la rénovation du quartier soit synonyme de perte de leur logement. Concrètement, ils ont peur d’être mis dehors et remplacés par des “bobos”, et les réunions publiques traduisent ces tensions.

AA - Dans un tel contexte particulièrement tendu, comment intervient Vraiment Vraiment ? 

Avant d’évoquer des questions d’aménagement ou de programmation, le tout premier besoin est de rétablir le dialogue. Il y a un peu moins de 3 000 résident·es au sein de 1 300 logements qui vivent dans la cité Charles Hermite : tout le monde ne va pas aux temps de concertation. Les gardien·nes d’immeuble de Paris Habitat font un travail de proximité important, mais qui ne suffit pas. 

L’enjeu pour nous était donc de trouver d’autres manières de créer des espaces d’échange avec les habitant·es de la résidence, qui exprimaient un vrai besoin d’information, dans un contexte où chaque habitant·e devrait déménager deux fois au fil de l’opération.

Au début du projet, une équipe Vraiment Vraiment était présente un jour par semaine à Charles Hermite, au sein du Lieu Commun, un espace dédié au projet urbain. Nous étions disponibles pour échanger avec les habitant·es et répondre à leurs questions, mais seulement le mercredi : ni le soir, ni le samedi, pourtant des moments où une partie des habitant·es est plus disponible. Nous n’étions pas en mesure de parler toutes les langues, et nous ne connaissions pas tout le monde. 

En accord avec les acteurs institutionnels (bailleur et mairie d’arrondissement), les associations et quelques habitant·es volontaires, nous avons alors proposé de créer un nouveau rôle, dont nous concevons ensemble la fiche de poste : celui de médiateur·rice de quartier. L’idée est de confier ce rôle à des habitant·es. Rapidement, nous avons identifié Activ’18, l’EBE du 18e arrondissement, comme pouvant nous aider à rendre l’idée concrète. La clause d’insertion de notre marché public nous a permis de concrétiser le partenariat.

C’est ainsi que sont nées les “Éclaireuses” - c’est le nom qu’elles ont choisi. Aujourd’hui, elles sont quatre, habitant·es de la cité Charles Hermite : Hawa, Diara, Adam et Adrien. Leur mission au départ, c’est de faire de la médiation sur la réhabilitation de la résidence : beaucoup d’aller-vers pour expliquer le projet avec leurs propres mots et recueillir en retour la parole des autres habitant·es. Elles ont permis de recréer du lien, de prendre le temps d’expliquer les différents volets du projet de manière plus accessible que lors des réunions publiques ou dans le cadre des échanges avec les services du bailleur social. 

AA - Ces Éclaireuses, ce sont donc des personnes déjà engagées dans un parcours Territoires Zéro Chômeur, à qui l’on confie ce poste créé spécialement pour répondre aux besoins identifiés à Charles Hermite ?

Camille Delpey (LA PILE) : Oui, tout à fait. Le récit que fait Maxence montre de manière très concrète l’intérêt de l’expérimentation TZCLD dans un quartier prioritaire. La démarche est un levier pour développer des emplois en proximité , mais permet aussi de faire émerger des activités économiques et de répondre à des besoins non couverts. C’est particulièrement le cas dans les quartiers en pleine transformation urbaine. 

La résidence Charles Hermite est située dans une zone qui est le théâtre d’une énorme opération de transformation urbaine, pour partie de la rénovation et pour partie des nouveaux aménagements. Il y avait un enjeu, pour la Ville de Paris et la Mairie du 18e arrondissement, à faire en sorte que ces nouveaux aménagements soient très connectés aux territoires et puissent servir aux habitant·es, sans être hors-sol. 

Beaucoup d’EBE œuvrent sur ces sujets de médiation. Leur force, dans ce genre de contexte, c’est que leurs salariés sont tous habitant·es du quartier. Ces personnes partagent un vécu direct avec les autres habitant·es, comprennent ce qui se joue… Ils et elles ont donc une capacité à s’adresser aux habitant·es de manière moins institutionnelle, à se positionner comme des tiers de confiance. Cela leur permet notamment d’entrer en contact avec des habitant·es qui peuvent être difficiles à atteindre par les acteurs institutionnels en raison de leur méfiance ou, tout simplement, de leur rythme de vie. 

On voit bien l’intérêt pour les habitant·es, mais aussi le levier pour les acteurs publics. L’écart est souvent frappant, au sein d’un quartier prioritaire, entre le nombre de programmes qui ont été lancés (programmes de cohésion socio-urbaine, différents contrats de ville, programmes sur le bâti…) et le ressenti des habitant·es, qui perçoivent ces projets comme des transformations qui ne leur profiteront pas. La médiation via une EBE comme Activ’18 peut permettre aux acteurs publics d’expliciter les intentions de transformations sur le quartier, de permettre aux habitants de se saisir des nouvelles ressources sur le territoire… mais aussi de prendre le pouls du quartier et de faire remonter des besoins : ce qui est capté de la parole habitante nourrit l’adaptation des projets d’action publique. Le dispositif des Éclaireuses correspond précisément à cette logique.

Léana Moulia (VV) : Les Éclaireuses sont embarquées sur des sujets techniques avec des personnes expertes de leur domaine, du développement urbain, économique ou social des quartiers. Elles doivent monter en compétence sur ces sujets techniques, pour être en mesure de faire un travail de reformulation auprès de leurs voisins et voisines qui ne sont pas acculturés à ce type de projet. Ce rôle de courroie de transmission peut être délicat à tenir : il faut transmettre des informations parfois sensibles, sans biaiser la parole, tout en continuant de se sentir voisin·e au sein d’un quartier qui est en train de changer. Au début, il y a eu des critiques : certains habitant·es ont reproché aux Éclaireuses de tomber du côté des institutions.

Camille Delpey (LA PILE) : Il faut pourtant noter que les Éclaireuses ne vont pas relayer des messages dont elles ne sont pas convaincues. Elles portent une exigence vis-à-vis du commanditaire. Elles cherchent à transmettre des informations vérifiées, et à éviter les situations problématiques, où le message se révèle erroné après vérification de la part d’un·e habitant·e. Pour les acteurs publics, il y a un réel enjeu à sécuriser les messages, s’assurer qu’ils renvoient à des éléments concrets et vérifiables. 

AA - Dans quelle mesure l’articulation d’un projet de rénovation urbaine avec Territoire Zéro Chômeur peut faire évoluer la posture des acteurs institutionnels ? Cela vous paraît-il être une condition pour le succès de la démarche ? 

Camille Delpey (LA PILE) : La mise en œuvre de l’expérimentation TZCLD sur un territoire joue un rôle de catalyseur, pour faire émerger des projets d’innovation sociale ou environnementale.  Le cadre expérimental de TZCLD permet de mettre le territoire en mouvement, crée un espace de coopération et de discussion qui permet d’innover. C’est une démarche partenariale par nature, parce que le but de l’EBE est de créer des solutions complémentaires dans un tissu économique déjà constitué, en mettant en œuvre les éléments de solutions qui manquent. 

Quel que soit le projet, le premier pas est de mettre les acteurs autour de la table, et de décortiquer avec eux les besoins et les problématiques auxquelles ils sont confrontés. Un projet comme les Éclaireuses, ce n’est pas simplement l’EBE et Vraiment Vraiment qui dessinent une fonction pour qu’elle soit testée sur le territoire. C’est un projet plus large, qui implique le bailleur social, l’équipe de développement local, l’aménageur, les acteurs associatifs qui partagent les locaux et bien sûr les habitant·es qui prennent une place centrale dans l’analyse du besoin et la prise de décision. La démarche est collective, pour dessiner et faire émerger la fonction précise que l’EBE viendra mettre en œuvre. 

Léana Moulia (VV) : Cette dimension collective et expérimentale, on en a l’exemple concret à Charles Hermite. La mission principale des Éclaireuses, au départ, c’était la médiation. Mais, au fur et à mesure, la fiche de poste a été augmentée de missions complémentaires : un rôle d’animation et de gestion de lieux, un rôle de partie prenante du projet urbain en faisant valoir leur expertise d’usage… 

Une dynamique partenariale s’est enclenchée autour de l’expérimentation : l’équipe de développement local, le bailleur social, l’aménageur, mais aussi des élus d’arrondissement auprès desquels on a pu rendre compte de l’ampleur du travail des Éclaireuses. L’objectif est d’aller chercher les bonnes personnes, et trouver des financements pour pérenniser ce type de dispositif au sein du quartier. En faisant la conclusion, après expérimentation, que le dispositif des Éclaireuses joue un rôle qui, au-delà de leur travail de médiation pour Paris Habitat, contribue largement à la cohésion du quartier et bénéficie à l’ensemble des institutions présentes, on a fait émerger la question d’un financement complémentaire par l’aménageur et la Ville de Paris.

Aujourd’hui, on constate que les acteurs se sont approprié la démarche, au point de lui donner des prolongements : par exemple, Paris Habitat a contractualisé avec Activ’18 pour pouvoir faire des activités jardinage dans les cours des résidences. Le service politique de la Ville et la Mairie d’arrondissement ont poussé pour que les Éclaireuses augmentent la médiation sur les sujets d’accès au droit. Il et elles sont également intégrées au travail de l’aménageur lors d’ateliers de jury citoyens sur des lots ou encore l’évaluation d’une expérimentation qui se tient dans le square Charles Hermite cet été. 

Maxence de Block (VV) : Au fil du temps, les Éclaireuses ont été intégrées à l’équipe projet auprès de Vraiment Vraiment en tant qu’expertes d’usage et il nous a semblé légitime qu’elles soient rémunérées pour cette expertise qui est la leur. Elles prennent part à des réunions de travail et des temps stratégiques, prennent connaissance en amont des préconisations issues de notre travail de terrain commun… De plus en plus, les Éclaireuses participent aux jury de sélection des équipes d’architectes qui seront chargés de la conception des futurs immeubles de la ZAC autour de la résidence Charles Hermite. Elles portent la voix des habitant·es, c’est-à-dire des usager·e·s.

Cela demande aux acteurs institutionnels de faire évoluer leur posture, et de se tourner davantage vers les usages. Les acteurs de la ville, architectes ou maîtres d’ouvrage, n’ont pas forcément l’habitude de ce type d’échanges qui nécessitent d’adapter leur discours pour se faire comprendre, et de préférer, à un jargon technique, l’utilisation de termes plus quotidiens : une fenêtre plutôt qu’une “ouverture”, un volet plutôt qu’un “occultant”… 

Les retours et propositions des Éclaireuses sur le projet sont des commentaires pertinents, qui remettent du quotidien et du réel dans des projets qui peuvent paraître complètement techniques, au point où l’usager peut se sentir hors-sujet - ce qui génère de la frustration et de la colère. C’est notamment le cas en ce qui concerne la dimension environnementale ou écologique dans les projets. Ces sujets peuvent mener à des discussions très techniques, où l’usage est laissé de côté. On le voit sur la ZAC Gare des Mines : derrière l’objectif affiché de planter un maximum de végétation, quels sont les usages que l’on projette au quotidien ? Les habitant·es apportent précisément ce regard là. Avec leurs mots, ils peuvent faire des propositions, indiquer quels lieux sont plus ou moins propices par exemple : “Ici, c’est pas le bon endroit pour planter, sinon on ne pourra plus faire telle activité…”. 

Camille Delpey (LA PILE) : C’est parfaitement cohérent avec la philosophie de Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée, qui replace les habitant·es au cœur. Tout le défi de l’animation de la dynamique à l’échelle du territoire, c’est de créer des espaces de coopération où une parole n’est pas considérée comme plus légitime ou importante qu’une autre. Parvenir à dialoguer et innover ensemble, avec des acteurs qui agissent chacun dans leur compétences et avec leur expertise, au service d’un objet commun. Ce changement de posture prend du temps, et nécessite d’être accompagné. Dans le cadre de l’expérimentation, pour LA PILE ou les EBE, c’est un sujet permanent de travail : comment construire des projets en permettant aux habitant·es du territoire d’être partie prenante de la dynamique générale. Il ne suffit pas de répéter qu’un projet est “pour” et “par” les habitant·es pour que cela soit vrai, concrètement et durablement. 

Maxence De Block (VV) : Aujourd’hui, dans la fabrique urbaine, les usager·e·s ne sont pas perçus comme des partenaires de projet potentiels. Leurs réactions peuvent même être source de craintes. Cela se traduit souvent par des concertations qui portent sur des projets déjà largement finalisés, où l’on demande l’avis des habitant·es sur des sujets d’ordre symbolique. Je pense notamment à certains projets de renouvellement urbain où les grandes orientations ont déjà été arrêtées : démolition de logements, restructuration du quartier…. Or ce sont là les véritables sujets de débat démocratique, pas la couleur d’un terrain de foot ou le choix des pots de fleurs. Si la concertation porte sur ces sujets anecdotiques, elle donne le sentiment aux habitant·es que leur parole n’a pas de prise réelle sur le projet. C’est épuisant pour tout le monde. 

Pourtant, il existe une véritable expertise d’usage. C’est tout le sens des démarches de maîtrise d’usage que nous défendons. On ne dit pas qu’il revient aux habitant·es de dessiner le projet urbain, de faire tous les choix liés au projet. Un projet urbain doit être le résultat d’un compromis, qui tienne compte des paramètres techniques, de paramètres économiques et sociaux, d’ambition écologique…et de paramètres d’usages. Les habitants peuvent être partenaires dans la conception, et même dans le cycle de vie complet, d’un quartier et il est temps que les programmes de renouvellement urbain en tienne sérieusement compte. 

AA - Les nouvelles postures et dynamiques de coopération développées sur un Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée s’incarnent souvent dans des lieux. Pouvez-vous nous indiquer en quoi ces lieux sont importants à vos yeux ?

Camille Delpey (LA PILE) : Effectivement, dans les quartiers, l’impact des EBE se matérialise souvent par l’ouverture de lieux nombreux qui maillent le territoire et deviennent des lieux de rencontres et d’entraide. Ces tiers-lieux vont avoir des couleurs différentes selon les territoires et les problématiques de ces habitant.e.s. A Paris, les EBE ont développé des cantines de quartier, des espaces pour lutter contre l’isolement des séniors ou des familles, réduire la fracture numérique, faciliter l’accès aux droits… 

Pourquoi est-il important d’avoir des lieux dédiés ? Déjà, parce que cela crée des espaces de travail pour les équipes : une EBE, cela représente assez vite soixante ou soixante-dix salarié·es. Ce sont aussi des espaces-ressources, à disposition des acteurs publics ou associatifs tiers pour y déployer leur activité. En lien avec l’enjeu de médiation, il peut être intéressant pour des acteurs de s’appuyer sur l’EBE pour faire les derniers mètres jusqu’à l’habitant. L’EBE a la capacité de faire venir les habitant·es dans ces lieux : ce sont des espaces-ressources, des leviers pour toucher leur public. 

Ces lieux sont aussi des espaces de mixité, où se côtoient les personnes qui vivent et travaillent sur un même territoire.  Bref, c’est tout un maillage territorial qui se développe.

Léana Moulia (VV) : Pour en revenir aux Éclaireuses, elles ont investi un local en rez-de-chaussée, mis à disposition par le bailleur Paris Habitat : le Lieu Commun. L’animation leur en est confiée (calendrier, fournitures…), en lien avec des associations ou des acteurs institutionnels qui souhaiteraient s’inscrire au planning. 

Le Lieu Commun est devenu un espace-ressource pour les habitant·es de la résidence Charles Hermite, et même un point névralgique à l’échelle du quartier. C’est un lieu où l’on peut obtenir auprès du bailleur des renseignements sur les relogements, mais également des informations auprès d’autres acteurs sur des thèmes aussi variés que l’accès au droit, la lutte contre l’isolement des seniors (Association La Maison des Champs), l’alimentation saine (Association VRAC), etc.

Du point de vue de Vraiment Vraiment, l’articulation entre EBE et lieux représente une véritable opportunité pour les projets sur lesquels on intervient : ouvrir des lieux en rez-de-chaussée en partenariat avec une EBE implantée au coeur du territoire, c’est pouvoir proposer un projet clé en main au bailleur : voici l’animateur du lieu, voici son gestionnaire, et ne reste plus qu’à faire le lien avec des associations qui souhaiteraient s’implanter dans ce local et laisser vivre le lieu. 

Maxence de Block (VV) : Tout à fait, d’autant que dans nos métiers, la question de la programmation revient constamment : que va-t-on installer en rez-de-chaussée ? Au sein de quel immeuble ? Pour quels usages et quels publics ? Les EBE permettent de proposer des réponses concrètes à ces interrogations. 

AA - Pour conclure cet échange, prenons un peu de recul sur l’actualité législative de ces questions : vote au Parlement pour l’avenir de Territoires Zéro Chômeur de Longue Durée, et ANRU 3 en ce qui concerne la rénovation urbaine. Quels sont les enjeux, espoirs ou craintes autour des discussions actuelles ?

Camille Delpey (LA PILE) : Ce qui se joue à l’heure actuelle, c’est la loi de pérennisation de la démarche TZCLD. Après 10 années d’expérimentation, l’enjeu est d’inscrire durablement la démarche dans le droit commun. Cela concerne à la fois les territoires déjà engagés dans la démarche et les nouveaux territoires qui voudraient se lancer.

La période est décisive. Après avoir été discutée et votée à l’unanimité, d’abord à l’Assemblée nationale, puis au Sénat, la proposition de loi portée par le député des Vosges Stéphane Viry doit revenir en 2e lecture à l’Assemblée nationale. L’enjeu est que le texte soit voté d’ici la fin de l’année : sous l’impulsion de l’association TZCLD, nous sommes aujourd’hui tous et toutes mobilisé·es pour obtenir la date d’inscription de la proposition de loi dans un calendrier sécurisant la suite de la démarche. 

Le deuxième enjeu est d’ordre financier. Il n’est pas tout que la loi soit votée, il faut aussi que les moyens budgétaires alloués à la démarche permettent de la développer. Dans le contexte actuel, c’est aussi un objet de discussion majeur.

À titre personnel, j’aurais envie d’insister encore sur la plus-value du projet pour faire bouger les territoires sur un certain nombre d’enjeux auxquels ils sont confrontés. Le cadre expérimental est un outil formidable par lequel on peut faire avancer des territoires, et les transformer durablement, grâce à la force motrice que représente la capacité à faire émerger des activités en s’appuyant sur les habitant·es. C’est une manière de faire quartier, faire territoire un peu différemment, via des coopérations qui placent les habitant·es et leur expertise d’usage au cœur. Dans cette dynamique de construction et délibération collective, l’ambition est qu’ils/elles reprennent une place dans la prise de décision. C’est expérimenter une autre forme de démocratie locale. 

Léana Moulia (VV) : Concernant l’ANRU 3, nous, on espère des changements autour de la méthodologie de concertation. On le sait, il y a des défauts et des biais autour de la concertation, notamment en termes de représentation. Les habitant·es qui se rendent aux temps de concertation sont soit sachants, au sens où ils se sentent capable de s’exprimer sur les sujets évoqués, soit avec beaucoup de temps disponible. On peut donc rapidement se retrouver à des réunions publiques ou des ateliers avec uniquement des seniors, membres d’amicales de locataires, ou bien très spécialisés, anciens architectes ou urbanistes. 

Pour diversifier les publics concernés, on pourrait espérer que le programme ANRU3 oblige les maîtrises d’œuvre à sortir du format classique des ateliers sur table et à proposer des formats de concertation différents. On pourrait penser davantage de formats d’aller-vers pour toucher différentes populations qui n’ont pas forcément le temps d’assister aux réunions le soir ou qui ne se sentent pas légitimes d’y venir. Ou bien proposer des systèmes de garde d’enfants pendant les ateliers pour que les mères puissent y participer comme ça a été fait par une association sur le projet de la ZAC Gare des mines.

Le temps engagé par ces personnes pour participer à la concertation pose aussi des questions de rémunération. Les participant·es sont sollicité·es pour des ateliers parfois très longs, à fréquence régulière et sur des sujets techniques, de manière entièrement bénévole. Elles ne sont pas rémunéré·es pour ce temps passé, comme peuvent l’être les acteurs officiels du projet (maîtrise d’œuvre, collectivité, aménageur, bailleur…). Il serait intéressant d’engager des réflexions collectives autour de cet enjeu et pourquoi pas à l’occasion de l’ANRU3. 

Enfin, il reste le sujet de la prise en compte des avis, recommandations, regards issus de ces temps de concertation. Aujourd’hui on accompagne un format de concertation où les habitant·es sont convié·es à s’exprimer sur des offres de maîtrises d’œuvre pré-sélectionnées. Donc sur des projets pas tout à fait finis, ce qui permet de récolter les retours argumentés des habitant·es du point de vue de leur expertise d’usage. Dans ce cadre, à l’issue des ateliers, les habitant·es ont produit une note de recommandation, ce qui permet à l’habitant·e qui participe au jury avec les maîtrises d’ouvrage, de partager ces recommandations devant le jury. Pour le moment, sur les quatre consultations que nous avons accompagnées, il n’y en a qu’une où l’habitant·e a pu, au-delà de donner un avis, participer au vote au côté des maîtrises d’ouvrage. Cela nous semble faible comparé aux temps investi par les usager·e·s. Il me semble qu’il pourrait être pertinent de pousser le curseur plus loin et créer une nouvelle procédure, pour donner une voix aux habitant·es. Leur accorder une voix qui soit tout aussi importante que les maîtrises d’ouvrage, si ce n’est plus. Ce sont ces personnes-là qui seront concernées, demain, par la transformation de leur quartier.

Maxence de Block (VV) : Pour cela, il faut donner un statut à la maîtrise d’usage. Tant que les usager·e·s d’un quartier n’auront pas un statut qui reconnaisse leur expertise, comme celle de la maîtrise d’ouvrage ou de la maîtrise d’œuvre, on n’aura pas joué le jeu jusqu’au bout. Évoquer l’expertise d’usage des habitant·es, c’est louable, mais il faut la reconnaître et lui garantir un cadre, avec un statut particulier et des obligations envers ce statut. Il faut également intégrer ces usager·e·s expert·es en maîtrise d’usage le plus tôt possible dans les projets, avant que les grandes décisions ne soient prises, comme de tout démolir par exemple.

Des projets de consultation d’ampleur voient le jour : on a récemment participé à Quartiers de Demain, consultation où l’on a pu relever la tentative de composer des jurys citoyens à long terme, sur neuf mois de concours. Il y aurait beaucoup à dire sur ce programme, mais on peut souligner la volonté d’avoir des habitant·es présents pour donner leur avis, participer à la conception, de les mettre en posture de travail et en pleine capacité de faire des choix pour faire évoluer le projet, au sein d’assemblées où ils disposaient de voix délibératives sur le choix des équipes de maîtrise d’œuvre.

C’est un début, dans la bonne direction, et il me semble que l’ensemble des acteurs participants à Quartiers de Demain ont perçu l’importance de la démarche : la qualité des échanges de la maîtrise d’usage a été reconnue par l’ensemble des maîtrises d’œuvre.